En Inde, un enseignant recourt aux technologies pour combler le fossé éducatif

16 février 2021

Ranjitsinh Disale est le lauréat 2020 du Global Teacher Prize, un prix décerné chaque année par la Varkey Foundation et l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO) à un enseignant qui a apporté une contribution exceptionnelle à sa profession.

ONU Info a rencontré cet enseignant indien qui a misé sur les technologies pour ramener les enfants de son village, notamment les filles, sur le chemin de l’école.

Ranjitsinh Disale n’oubliera jamais son premier jour comme enseignant. Le 5 janvier 2009, le directeur de l’école où il est nommé à Paritewadi, un petit village de l’ouest de l’Inde, lui montre sa salle de classe. Au lieu d’y trouver ses élèves, il y voit des vaches et des buffles. Abandonnée, la salle de classe avait été transformée en une étable sauvage par un fermier du village.

« J’ai demandé au directeur : ‘Êtes-vous sûr que c’est bien ma salle de classe ? Oui, oui’, m’a-t-il répondu. J’étais sous le choc. Je ne pouvais pas imaginer qu’une salle de classe pouvait ressembler à cela au 21e siècle », a-t-il expliqué dans un entretien à ONU Info.

« Et le plus surprenant dans toute cette histoire était que les parents du village ne se plaignaient pas du tout de l’état dans lequel était la salle de classe », a-t-il ajouté.

Douze ans plus tard, Ranjitsinh Disale a remporté le Global Teacher Prize, un prix d'un montant d’un million de dollars décerné chaque année à un enseignant qui a apporté une contribution exceptionnelle à sa profession.

« Ce prix représente beaucoup pour mes élèves. Il s’agit d’une célébration de leur réussite. Et en même temps, ce prix représente beaucoup pour les enseignants parce qu’il braque les projecteurs sur eux et leur donne le respect qu’ils méritent », a dit l’enseignant indien âgé de 32 ans. « Il ne s’agit pas seulement de moi, mais des communautés d’enseignants à travers le monde ».

Enseigner n’était pourtant pas une vocation pour Ranjitsinh Disale. « Je n’avais jamais pensé ou rêvé de devenir enseignant ». A l’université, il entreprend des études d’ingénieur. « Je suis passionné de technologies depuis mon enfance et j’avais décidé de poursuivre une carrière dans ce secteur ».

Ayant été contraint d’abandonner son projet de carrière d’ingénieur, il rentre chez ses parents. « J’étais très déprimé. Mais mon père qui était professeur m’a conseillé de m’inscrire dans une université de formation des enseignants. J’y suis allé et sur place je me suis rendu compte de ce que les enseignants pouvaient faire. Cela m’a passionné et m’a complètement changé. Et si cela a pu me changer, je me suis dis : ‘pourquoi ne pas changer la vie des élèves aussi ?’ ».

Les six premiers mois de son travail d’enseignant furent une période rude. « Les problèmes qui se présentaient à moi étaient multiformes. J’ai du commencer à partir de rien », se souvient-t-il. Son premier combat fut de récupérer sa salle de classe face au fermier qui l’avait transformée en étable. « Cet homme me criait dessus, me lançait des pierres. A la fin de la journée, je retrouvais mon vélo crevé ». Mais ce n’était pas son seul défi. Les parents du village où il a été nommé enseignant avaient une méconnaissance complète de l’éducation et de son importance. Le taux de présence à l’école à son arrivée était seulement de 2%. Les élèves venaient à peine en classe et avaient de mauvais résultats scolaires. Les infrastructures du village étaient dans un état lamentable et la barrière de la langue locale n’a pas aidé.

« Mais les défis viennent avec des solutions. Je crois dans les solutions plutôt que de me concentrer sur les problèmes », a-t-il dit. « Mon premier objectif était de faire revenir les enfants à l’école pour qu’ils suivent les cours ».

Ranjitsinh Disale décide alors de parcourir le village et de se rendre dans les maisons de ses élèves. « J’allais voir où ils habitaient. Pendant ces six premiers mois, j’ai fait un recensement du village entier », explique-t-il. L’enseignant collecte une quantité de données sur le statut économique des familles, leur religion, leur milieu social, leur culture et leur façon de penser.

En étudiant ces données, il en vient à une conclusion : « les femmes du village étaient mieux éduquées que les hommes. Même si le niveau moyen de fin d’études des femmes étaient la classe de 6ème, mais en comparaison aux hommes, leur niveau était plus élevé ».

Des filles étudient grâce aux technologies.
Vaibhav Gadekar
Des filles étudient grâce aux technologies.

« Je sais ce que les filles sont capables de réaliser »

En 2010, un habitant du village vient alerter Ranjitsinh Disale. Une de ses élèves en classe de 4e était sur le point d’être mariée.

« J’étais choqué. Comment une fille de 13 ans peut-elle se marier ? ». Il court alors vers la maison de son élève et parle à ses parents, surtout à son père. « Je leur ai dit : ‘Ce que vous allez faire est totalement illégal’. Il m’a répondu : ‘C’est notre décision. Vous n’avez pas à interférer dans notre décision de famille’ ».

L’enseignant appelle alors la police qui intervient et met fin au mariage. « La communauté du village était très en colère contre moi », se souvient-il. 

Ranjitsinh Disale comprend alors l’importance d’engager un dialogue avec la communauté dans laquelle il vit et enseigne.

« Ça a pris un peu du temps pour retisser les liens mais je les ai convaincus que les filles ne devaient pas se marier avant l’âge de 18 ans. Les gens me demandaient : ‘Pourquoi est-ce si important ?’ Je leur expliquais l’importance physique, mentale, éducative et économique pour une jeune fille de poursuivre ses études ».

L’enseignant ne cherche pas seulement à convaincre les parents du bien-fondé de son action et recourt à différentes stratégies. « J’ai invité des filles scolarisées dans d’autres villages et d’autres villes dans mon école pour qu’elles rencontrent mes élèves et j’ai dit aux parents : ‘Si ces filles peuvent le faire, pourquoi pas les vôtres ?’ ».

En tant qu’enseignant, Ranjitsinh Disale estime qu’il est de sa responsabilité de faire en sorte que les filles puissent aller à l’école, exploiter leur potentiel, et aient confiance en elles. « Je sais ce que les filles sont capables de réaliser. Elles peuvent le faire. Elles aussi, sont importantes ».

Dans les zones rurales de l’Inde, de nombreuses filles ne vont pas à l’école et sont cantonnées à la maison à des tâches ménagères : cuisiner, aider leurs frères et sœurs, et ensuite se marier jeunes.

Grâce aux programmes d’engagement communautaire qu’il a mis en place, Ranjitsinh Disale a changé le regard des adultes sur l’éducation de leurs filles. « Les parents ont commencé à croire dans l’éducation de leurs filles et ont réalisé qu’elles sont aussi importantes pour le développement de leurs communautés ».

Ranjitsinh Disale utilise des méthodes innovantes pour s'assurer que ses élèves, notamment les filles, continuent à étudier.
Vaibhav Gadekar
Ranjitsinh Disale utilise des méthodes innovantes pour s'assurer que ses élèves, notamment les filles, continuent à étudier.

Des livres scolaires sous formes de codes QR

De sa première vocation d’ingénieur, Ranjitsinh Disale a gardé son intérêt pour l’informatique et les nouvelles technologies et a utilisé ces dernières pour attirer les enfants de son village vers l’éducation. « J’étais fermement convaincu que les technologies pouvaient m’aider à combler le fossé entre l’Inde rurale et l’Inde urbaine ».

Après ses premiers mois d’enseignant dans le village, quelques enfants ont commencé à revenir à l’école.

« J’ai acheté un ordinateur portable avec l’aide de mon père car je ne gagnais pas beaucoup d’argent et je l’ai amené en classe chaque jour ». L’enseignant montre des films à ses élèves qui se mettent également à chanter des chansons et à danser en classe.

« Mon école est devenu un lieu de divertissement, de joie. Les élèves venaient et s’amusaient. De retour à la maison, ils partageaient avec d’autres enfants ce qu’ils avaient vu en classe. Cela a attiré l’attention de ceux qui ne venaient pas et qui se disaient : ‘Oh ! Mon ami s’amuse bien à l’école et moi je travaille dur à la ferme’ ».

Progressivement, les technologies ont aidé Ranjitsinh Disale à augmenter le taux de présence de ses élèves. « Lorsque j’ai vu que ma salle de classe était remplie d’enfants, je suis alors passé du divertissement à l’éducation ».

L’enseignant se met alors à produire ses propres vidéos éducatives qu’il met à disposition de tous sur YouTube. « Mes élèves étaient plus attirés pour regarder mes vidéos ». Il partage des contenus scolaires numériques avec les parents sur leur téléphone mobile. « Mais nous rencontrions des problèmes de partage. Les données partagées étaient altérées ou n’avaient pas le bon format ».

Dans un magasin, Ranjitsinh Disale s’enquiert des prix de produits en scannant les codes QR associés avec son téléphone portable. « Et là, ça a fait clique dans ma tête ». Il a créé des contenus scolaires qu’il met à disposition à travers 27 codes QR. « Ce n’est pas seulement de la vidéo et de la musique mais des produits d’apprentissage complets ».

A travers ces contenus numériques, les élèves sont invités à regarder une vidéo à la suite de laquelle ils doivent faire un test en ligne.

L’enseignant propose alors son idée de manuel scolaire via code QR à l’Etat de Maharashtra, où se trouve son village, Les autorités lance alors un produit pilote pendant un an avant de le généraliser à l’ensemble de l’Etat en 2018. L’idée est ensuite reprise par le gouvernement indien à l’échelle nationale.

En œuvrant à l’élaboration de contenus scolaires téléchargeables par téléphone grâce à des codes QR, l’enseignant a ainsi pu atteindre des élèves qui ne venaient pas à l’école en leur permettant d’apprendre chez eux à leur propre rythme, en particulier les filles.

« A la maison, elles peuvent apprendre n’importe quand et n’importe où. Elles peuvent s’exprimer, partager leurs leçons, en discuter avec les adultes et poursuivre leur processus d’apprentissage ».

Ranjitsinh Disale a également démarché de nombreuses entreprises du secteur privé pour l'aider à équiper ses élèves. L’objectif est de faire en sorte que tous aient accès aux technologies et à Internet : « Au moins un téléphone portable dans chaque famille ».

Ranjitsinh Disales a également eu d’autres idées novatrices requérant une technologie basique. Il fit installer des alarmes sur les bâtiments de son école qui sonnent chaque soir à 19 heures à l’heure de la pluie.

« C’était le signal aux parents pour qu’ils cessent leurs activités et s’assoient avec leurs enfants et les aident à étudier et terminer leurs devoirs. Progressivement, les parents ont commencé à comprendre leurs responsabilités et leurs rôles dans l’éducation et l’avenir de leurs enfants. Et les élèves ont aussi commencé à prendre leurs responsabilités en tant qu’apprenant ».

Pour Ranjitsinh Disale, les enseignants, les élèves et les parents constituent les trois importants piliers de l’éducation. « Lorsqu’ils joignent leurs mains ensemble, ils ont de meilleurs résultats ».

L’enseignant est fier de son bilan : aucune mère adolescente n’a été constatée parmi ses élèves ces 10 dernières années. Ses classes ont un taux d’assiduité de 100% aussi bien chez les garçons que chez les filles. 90% de ses élèves obtiennent les meilleures notes avant de terminer leur année scolaire. Et leurs parents croient désormais dans les vertus d’une éducation universelle.

« Le monde est ma salle de classe »

Ranjitsinh Disale a décidé de partager la moitié du million de dollars de son prix avec les neuf autres finalistes.

« Les enseignants, partout dans le monde, travaillent pour des résultats et non pas pour des revenus », explique-t-il, soulignant l’importance de partager le savoir et les compétences. « Alors pourquoi ne pas partager l’argent du prix ? Mon intention est de soutenir l’excellent  travail des enseignants dans les écoles et de les inspirer et motiver à continuer ce qu’ils font ».

Selon lui, son prix compte pour les enfants « en Afrique, au Vietnam, en Italie, au Brésil ou aux Etats-Unis » et pas seulement ceux qui vivent en Inde. « Le monde est ma salle de classe. Chaque élève, dans le monde, je l’aide. Partager ce prix, c’est pouvoir autonomiser chaque enfant, libérer son potentiel et contribuer au bien-être de la société ».

Sur les 500.000 dollars qu’il gardera, il compte en utiliser 200.000 pour organiser des rencontres entre des enfants et enseignants d’autres pays pour qu’ils puissent partager leurs expériences et promouvoir la paix, le principe de non violence et « faire de ce monde un endroit meilleur et plus pacifique ». Les 300.000 autres dollars serviront à alimenter un fonds d’innovation pour les enseignants en Inde et ailleurs. « Les enfants du 21e siècle ont aujourd’hui des enseignants du 20e siècle qui utilisent des programmes du 19e siècle avec des techniques du18e siècle. Le monde a besoin d’enseignants du 21e siècle. Je souhaite que les enseignants puissent recourir aux technologies de façons utile pour résoudre les problèmes auxquels les élèves sont confrontés ».

Ranjitsinh Disale ne pense pas être un enseignant unique et différent des autres. « Devenir un ‘enseignant mondial’ est une reconnaissance mais je reste un enseignant d’une communauté qui consacre sa vie au bien-être des enfants ».

 

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