Crise éthiopienne : le Conseil des droits de l'homme met en place une commission d’enquête sur les violations et abus

17 décembre 2021

Le Conseil des droits de l'homme a créé suite à un vote vendredi une commission internationale d'experts sur l'Éthiopie chargée d’enquêter sur les allégations de violations et d'abus des droits de l'homme par toutes les parties au conflit.

Parmi les éléments clés de la résolution figurent des appels à toutes les parties au conflit pour qu'elles cessent « les attaques directes contre les civils (...) notamment sur la base de leur appartenance ethnique ou de leur sexe ».

En plus d'enquêter sur toutes les violations présumées des droits de l'homme depuis l'éclatement du conflit le 3 novembre 2020, la nouvelle commission internationale a notamment pour mission de collecter et de préserver les preuves, « d'identifier les responsables » et de veiller à ce que les auteurs répondent de leurs actes.

Le mandat des enquêteurs les charge également de fournir des conseils sur la justice transitionnelle au gouvernement éthiopien, dans les domaines de la responsabilité, de la réconciliation et de la guérison, et de faire le point sur la situation au Conseil des droits de l'homme lors de sa 50ème session en juin 2022.

S'exprimant en tant que pays concerné, la délégation du gouvernement éthiopien a rejeté la procédure du Conseil comme une ingérence à motivation politique, avant d'insister sur son « engagement sans réserve » en faveur des droits de l'homme.

Le vote a eu lieu lors de la session extraordinaire tenue à la demande de l'Union européenne, pour discuter de l'impact du conflit qui sévit dans le Tigré, au nord du pays, depuis 13 mois.

La Haut-Commissaire adjointe aux droits de l’homme, Nada al-Nashif
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La Haut-Commissaire adjointe aux droits de l’homme, Nada al-Nashif

5.000 à 7.000 personnes

Le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme estime que 5.000 à 7.000 personnes sont détenues, en vertu de l’état d’urgence et de ses « dispositions excessivement larges », décrété par le gouvernement éthiopien le 2 novembre dernier.

« Si certaines des personnes arrêtées au cours des six dernières semaines ont été libérées, nous estimons qu’entre 5.000 et 7.000 personnes sont toujours détenues, dont 9 membres du personnel de l’ONU », a déclaré Nada al-Nashif, Haut-Commissaire adjointe des Nations Unies aux droits de l’homme, en précisant que la plupart des personnes arrêtées appartiennent à l’ethnie tigréenne.

D’une manière générale, ces arrestations se sont poursuivies ces derniers jours. En début de semaine, le HCDH a d’ailleurs reçu des informations faisant état de la détention de quelque 83 personnes, dont quatre femmes, dans la zone de Guji, dans la région d’Oromia, dans le cadre de l’état d’urgence. « La semaine dernière, les 8 et 9 décembre, environ 1.500 personnes d’ethnie Tigré et Gumuz auraient été détenues à Asosa, dans la région de Benishangul-Gumuz, également dans le cadre de l’état d’urgence », a souligné Nada Al-Nashif lors d’une session spéciale du Conseil des droits de l’homme. 

Des centres de détention de masse répartis dans l’ouest du Tigré, à Addis-Abeba et dans la région Afar

Beaucoup sont détenues au secret ou dans des lieux inconnus. Cela équivaut à une disparition forcée et constitue un sujet de très grande inquiétude. « L’accès des observateurs indépendants a été un défi majeur. De nombreuses personnes auraient été soumises à des traitements inhumains et dégradants et à une surpopulation extrême, en plus de leur détention prolongée sans inculpation, sans accès à un avocat ou à toute autre forme de procédure régulière », a-t-elle ajouté. 

De son côté, Victor Madrigal-Borloz, Président du comité de coordination des procédures spéciales de l’ONU a affirmé que ces centres de détention de masse seraient répartis dans l’ouest du Tigré, à Addis-Abeba et dans la région Afar. « Selon certaines allégations, les gardes armés de ces centres de détention ne fournissent pas aux détenus de nourriture, d’eau ou d’accès aux toilettes. Les personnes qui se sont échappées de ces centres de détention ont déclaré qu’elles vivaient dans la crainte constante de leur avenir », a-t-il fait remarquer.

Depuis le début du conflit, les membres de l’ethnie tigréenne font l’objet « d’une discrimination généralisée ». « Les autorités fédérales ont émis des centaines de mandats d’arrêt à leur encontre, y compris contre des civils, au motif qu’ils auraient été impliqués dans le Front de libération du peuple tigré », a-t-il dit, relevant qu’ils ont fait « l’objet de harcèlement, d’arrestations arbitraires, de perquisitions sans mandat, de suspensions de leur emploi et de saisies et destructions de biens ».

Multiplication des discours haineux et d’incitation à la violence

En outre, les forces de défense érythréennes ont également été impliquées dans le conflit. Selon une survivante tigréenne qui a raconté son expérience à l’Équipe d’enquête conjointe, les soldats des Forces de défense érythréennes ont déclaré : « Vous avez maltraité les Érythréens pendant 20 ans, maintenant pendant 50 ans vous allez mourir de faim, puis nous allons tuer vos hommes et violer vos femmes. Nous avons été envoyés pour nettoyer les Tigréens, ils seront remplacés par de vrais Éthiopiens ; nous nettoyons ce pays de gens comme vous ».

Plus largement, l’ONU a déploré « la multiplication des discours haineux et d’incitation à la violence de la part des autorités fédérales et régionales, ainsi que d’autres personnalités publiques, en particulier à l’encontre des Tigréens et des membres de la communauté Oromo ». À l’instar des opérations de ratissage, des visites domiciliaires et des arrestations menées à l’échelle nationale, ces discours, qu’ils soient prononcés en public, diffusés à la radio ou dans les médias sociaux, notamment Facebook et Twitter, intensifient le climat de peur. 

« Le danger d’une montée en puissance de la haine, des violences et des discriminations est très élevé, et pourrait dégénérer en violence généralisée. Cela pourrait avoir des conséquences majeures, non seulement pour des millions de personnes en Éthiopie, mais aussi dans toute la région », a fait valoir Nada Al-Nashif.

L’ONU craint que le pays ne sombre dans la « violence généralisée »

Sur un autre plan, l’ONU redoute que l’Éthiopie sombre dans un climat de « violence généralisée » aux conséquences majeures pour la région. Nada Al-Nashif demande à toutes les parties de « réévaluer les dommages immédiats et à long terme causés à une nation qui est fière, à juste titre, de la place unique qu’elle occupe dans l’histoire de l’humanité et de ses récentes avancées en matière d’infrastructures, de développement et de dignité humaine ».        

Pour les services de la Haut-Commissaire Michelle Bachelet, « il incombe à l’État de s’acquitter de sa responsabilité, qui est d’engager des procédures équitables et indépendantes portant sur l’ensemble des violations identifiées ». Ils encouragent toutes les parties à abandonner leur position de guerre et, pour le bien de la vie et des droits de l’homme du peuple éthiopien, à mettre immédiatement fin aux hostilités sans conditions préalables.

Depuis le début du conflit en novembre 2020, les organismes de défense des droits de l’homme font état de plusieurs milliers de morts. Selon l’ONU, la guerre a conduit à plus de deux millions de déplacés et plongé au moins 400.000 personnes dans le Tigré, dans des conditions proches de la famine.  L’insécurité alimentaire aiguë touche désormais près de 10 millions de personnes dans le nord de l’Éthiopie. Dans le Tigré, plus de 5 millions de personnes, soit environ 90 % de la population, sont dans le besoin.

L’Éthiopie « ne coopérera avec aucun mécanisme qui lui sera imposé »

Mais pour le Représentant permanent de l’Éthiopie auprès de l’ONU à Genève, il s’agit de défendre « sa souveraineté contre une menace interne et le pays est pris pour cible parce qu’il défend sa souveraineté ». Dans ces conditions, l’Ambassadeur Zenebe Kebede Korcho, a déclaré que son gouvernement rejette le projet de résolution présenté ce vendredi au Conseil des droits de l’homme. Il a qualifié la résolution d’« effort délibéré de déstabilisation » et a estimé qu’Addis Abeba « ne coopérera avec aucun mécanisme qui lui sera imposé ». 

« Le multilatéralisme, après toutes ces années, est une fois de plus détourné par une mentalité néocolonialiste », a-t-il ajouté, relevant que « l’Éthiopie est ciblée et montrée du doigt au Conseil des droits de l’homme pour avoir défendu un gouvernement élu démocratiquement ». Pour les autorités éthiopiennes, « le Conseil est utilisé comme un instrument de pression politique », rappelant avoir mis en place un « groupe de travail interministériel en réponse au rapport sur les droits de l’homme publié le mois dernier, et qu’il avait commencé à travailler ».

Lors de cette session extraordinaire, demandée par l’Union européenne en début de semaine, les 47 États membres du Conseil doivent étudier la proposition de nomination d’enquêteurs indépendants qui travailleront sur de possibles violations des droits humains dans le cadre du conflit dans la région éthiopienne du Tigré.
 

 

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