Durban+20 – Quels sont les progrès réalisés pour vaincre le racisme ?

13 août 2021

Il y a 20 ans la conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l'intolérance qui y est associée, s'est tenue à Durban, en Afrique du Sud. Cette conférence a débouché sur le programme le plus complet en la matière : la Déclaration et le Programme d'action de Durban. 

En avril 2009, la Conférence d'examen de Durban, qui s'est tenue à Genève, a évalué les progrès accomplis en vue de la réalisation des objectifs fixés par la Conférence de Durban de 2001 et pour vaincre le racisme. Elle a conclu qu'il restait beaucoup à faire. 

En septembre une réunion de haut niveau de l'Assemblée générale se tiendra à New York pour commémorer le 20e anniversaire de la Déclaration et du Programme d'action de Durban sur le thème "Réparations, justice raciale et égalité pour les personnes d'ascendance africaine".

Ali Ndiaye, alias Webster, est non seulement rappeur mais aussi historien conférencier. De mère québécoise et de père sénégalais, Webster est un artiste engagé. Avec lui, ONU info a parlé des progrès accomplis sur la question de racisme, 20 ans après l’adoption de la déclaration de Durban en août 2001.

Webster, artiste hip-hop et conférencier canadien met l'accent sur l'importance des populations minoritaires.
@Philippe Ruel
Webster, artiste hip-hop et conférencier canadien met l'accent sur l'importance des populations minoritaires.

ONU Info : Où en sommes-nous 20 ans après? Avons-nous fait des progrès ?

Webster : J’ai envie de dire, on avance de deux pas, on recule de deux pas, donc pratiquement du surplace. Pour ce qui est des deux pas en avant, je crois qu'on réussit à avoir de plus grandes discussions. Je crois qu'il y a de plus en plus de gens qui réalisent que le racisme existe et que le racisme peut contribuer à façonner ce que nous sommes en tant que planète Terre aujourd'hui et que le racisme est une force incontournable qui a permis la colonisation, qui a permis l'esclavage, qui a permis d'entrer dans la révolution industrielle. Souvent, on ne fait pas le lien, on parle toujours en termes de marxisme, de capitalisme, mais on oublie de parler en termes de racisme aussi. Donc le racisme comme système politique finalement, comme force motrice, on l'oublie beaucoup. Et donc je crois que tranquillement on réussit à avoir cette conversation. Tranquillement, ça commence à entrer un peu plus dans l'espace public, dans des conversations, j'ai envie de dire, entre militants, si on veut. Et donc ça, je dirais que ce sont les deux pas en avant. 

Pour ce qui est des deux pas en arrière, je crois que le racisme et la xénophobie sont de plus en plus décomplexés. Avant, c’était des mouvements, des discours qui était assez marginalisés mais qu'on retrouve de plus en plus dans l'espace public et dans des hautes sphères, qu'elles soient étatiques ou encore de compagnies, etc. Donc il y a cette manière décomplexée de passer le racisme sur le dos de la liberté d'expression et même du courage de dénoncer ce qui ne pouvait pas être dénoncé avant, à cause du politiquement correct. On le voit avec plusieurs chefs d'État, avec plusieurs personnes qui voudraient être chef d'État. On le voit dans plusieurs médias. On a tous et toutes en tête les États-Unis, mais pas que les États-Unis. On le voit au Canada, on le voit partout ailleurs dans le monde. On dirait qu'il y a moins d’opprobre dans l'espace public face au racisme. Quand j'étais plus jeune, j'ai l'impression que des propos racistes étaient plus rapidement dénoncés sur la place publique. Mais peut-être que je me trompe aussi

ONU Info : Est-ce que vous pensez que les médias sociaux ont exacerbé ces mouvements?

Webster : Oui, si on prend l'image des deux pas en avant et des deux pas en arrière. Parce que les médias sociaux ont réussi à créer une mobilisation, on réussit à rendre accessible bien des connaissances, bien des concepts. Mais aussi, d’un autre côté, bien des concepts racistes, des concepts de conspirationnistes, des concepts xénophobes. Les réseaux sociaux ont aidé à attiser ce feu-là. Toutefois, le danger que je vois avec les réseaux sociaux, c'est qu'il est facile désormais de prendre position sur les réseaux sociaux et d’en s’en tenir à ça. C'est à dire, au lieu de prendre action dans la vie réelle, les gens vont souvent dénoncer sur les réseaux sociaux et sentir que l'action est faite. Il y a, j'ai envie de dire, un degré de satisfaction très facile à travers les réseaux sociaux. On a l'impression qu'on a fait quelque chose, qu'on a commis une action et ensuite on peut passer à d'autres choses et rester chez soi.

Mais je pense que les réseaux sociaux doivent être accompagnés de prises de position dans la vie, dans la rue, dans les différentes institutions. Pour moi, les réseaux sociaux sont à triple tranchant. 

Des manifestants à New York pour demander justice et pour protester contre le racisme aux États-Unis après la mort de George Floyd alors qu'il était aux mains de la police.
ONU Info/Antonio Lafuente
Des manifestants à New York pour demander justice et pour protester contre le racisme aux États-Unis après la mort de George Floyd alors qu'il était aux mains de la police.

ONU Info : Beaucoup de voix se sont levées l'année dernière contre les évènements racistes aux États-Unis et dans d'autres pays du monde. Pensez-vous qu'il est important d'avoir une perspective historique pour comprendre ce que nous avons vécu en 2020 et encore aujourd'hui ? 

Webster : Je pense qu’on ne peut pas comprendre ces événements sans avoir une perspective historique parce que tout ça ne sort pas d'un chapeau soudainement. C’est à dire cet homme ne s’est pas agenouillé sur le cou de cet autre homme de nulle part. Je pense que c'est symptomatique d'un système qui a été construit sur le racisme. Il ne faut pas oublier que notre monde d’aujourd'hui a été bâti sur les derniers siècles et ces derniers siècles ont été trempés dans le racisme. C’est le racisme qui a permis la colonisation des Amériques et du reste du monde. C’est le racisme qui a permis l'esclavage. Donc un labeur forcé noir qui cultive des terres autochtones non cédées pour enrichir l'Europe, qui a finalement a pu entrer dans la révolution industrielle et conquérir le reste du monde. Cette notion de racisme est essentielle pour pouvoir comprendre la notion de racisme systémique, la notion de suprématie blanche, de privilège blanc.

Ces notions de cette espèce de disparité économique entre le Nord et le Sud, le racisme n'est pas étranger à ça. Les derniers siècles ne sont pas étrangers, l'esclavage, la colonisation ne sont pas étrangers à ça. Et même notre manière de voir, de diviser l'humanité en dites races provient de cette histoire-là aussi. Parce que la notion de race est une notion récente dans l'histoire de l'humanité, c'est à dire que la notion de race comme on le perçoit aujourd'hui basée sur le phénotype n'existe que depuis les années 1700. Nos ancêtres avant cela n’accordaient pas nécessairement des valeurs négatives ou positives au phénotype. Bien sûr, ça pouvait arriver, mais ce n’était pas tant essentialisé qu'à partir de cette classification de Carl von Linné dans le Système de la nature en 1735 et tout le travail des philosophes des Lumières comme Emmanuel Kant, à définir l'état de personne, mais aussi de sous-personne et d'associer les deux finalement. C’est Kant qui disait cette personne, je paraphrase ici, mais il disait cette personne, je savais qu'elle était stupide dès le départ parce qu'elle était noire.  

La notion de race, comme on dit souvent en fait, ce ne sont pas les races qui ont donné naissance au racisme mais le racisme qui a donné naissance à la notion de race. Parce que je parlais de Carl von Linné dans le Système de la nature, qui va déjà diviser ladite race humaine en quatre races différentes et chacune avec des traits culturels particuliers. Donc on disait, admettons l’Asiatique est mené par son opinion. L’Amérindien des États des Amériques était mené par ses superstitions. L’Européen est mené par les lois et l'Africain mené par la volonté de son maître. Dès la première fois qu'on classifie l'être humain, c'est raciste. Et en fait, le racisme, c'est justement la catégorisation,l'essentialisation et la hiérarchisation. Toute cette pensée raciste, ces divisions raciales, cette perception de supériorité et d'infériorité essentialisée nous viennent de ces époques-là. 

Des manifestants à New York protestent contre le racisme et les violences policières à la suite de la mort de George Floyd.
Photo : ONU/Evan Schneider
Des manifestants à New York protestent contre le racisme et les violences policières à la suite de la mort de George Floyd.

ONU Info : Hélas, il faut souvent une tragédie pour parler du racisme, et on en a vu plusieurs en 2021. Pensez-vous que ces évènements ont permis d’évaluer nos comportements et d’évoluer ? Est-ce que les gens sont plus sensibles à ce qu’est le racisme ?

Webster : Je pense qu'il y a du progrès dans certains secteurs. Et dans d'autres secteurs, non, et là encore deux pas en avant et deux pas en arrière. Mais je pense qu'il y a plusieurs institutions qui ont commencé à réviser un peu leur pratique, à réviser leur manière d'être, de faire. Comment ils constituaient leur CA, qui sont leur pyramide hiérarchique.Il y a certaines institutions qui ont fait cet exercice-là. Il y en a d'autres qui ont seulement, comme on dit, surfer sur la vague parce qu'à un moment donné c'était très cool de pouvoir en parler. Et je pense que c'était ça l'inquiétude pour bien des gens, parce que oui, tout le monde en parle aujourd'hui, mais on fait quoi dans six mois, dans un an, dans trois ans ? Je pense qu'il y a des gens qui l'ont pris au sérieux. Il y en a d'autres pas. Mais je crois qu'il y a une certaine avancée qui elle-même produit une espèce de recul. Cette avancée produit elle-même une espèce de ressac raciste. 

Si on veut regarder des cas précis, voyons l'élection de Barack Obama qui mène à l'élection de Donald Trump. Je pense qu'à chaque fois qu’on remet en question la manière dont est notre société, où sont distribués ces privilèges différenciés et bien il y a des gens qui tout d'un coup s'inquiètent de la perte de ces privilèges-là. Au lieu d’avoir une distribution plus équitable, des gens vont s'inquiéter. Et puis ils vont pencher de l'autre côté de la balance. Et donc chacun de ces gains, j’ai l'impression, est accompagné de certains reculs chez certaines personnes d’un point de vue idéologique et social. 

ONU Info : Dans un article publié dans le New York Times, l'éditorialiste David Brooks dit que la blancheur est un cancer qui entraîne l'oppression de l'autre.

Webster : Oui, tout à fait. Je pense qu'on parle en termes de blanchité comme d'un système et d'un système qui est bâti sur l’oppression, qui est un système politique qui pendant longtemps était basé sur ces notions dont je parlais un peu plus tôt, essentialisant. A travers la blancheur devenue blanchité mais qui avec le temps devient mobile aussi.C'est à dire que des gens qui étaient considérés comme non blancs ou un petit peu blancs avant, avec le temps peuvent devenir blanc. C'est ce qu'on voit dans l'article. On pense aux Irlandais au 19e siècle, au début du 20e siècle avec l’immigration où ces gens étaient vus de manière très péjorative par les sociétés d'accueil. Ce n’est plus le cas aujourd'hui. Les Italiens même chose, les Juifs, il y a un va et vient autour de cette identité-là.

On peut le voir aujourd'hui, et notamment dans l'article que vous citez par rapport notamment aux populations latino-américaines ou asiatiques. On a l'impression qu’il y a un glissement par rapport aux gains qu'ils peuvent avoir en terme professionnel. Mais il y en a d'autres dont le glissement ne se fait pas. On pense aux personnes afro-descendantes et africaines en contexte occidental, on pense aux personnes autochtones aussi qui d’un point de vue judiciaire, d’un point de vue social, d’un point de vue académique sont malheureusement dans le fond du baril statistique. 

Manifestation à New York en juin 2020 contre le racisme et les brutalités policières à la suite de la mort de George Floyd.
Photo ONU/Evan Schneider
Manifestation à New York en juin 2020 contre le racisme et les brutalités policières à la suite de la mort de George Floyd.

ONU Info : Pourquoi y a-t-il cette discrimination raciale, cette xénophobie et cette intolérance dans le monde ? Est-ce dû à la méconnaissance, à l'ignorance ou à la peur de l'autre ? 

Webster : Je pense qu'il y a de tout ça parce qu’il y a l'élément individuel et l’élément systémique. Il y a ce point de vue individuel qui est lié à la méconnaissance, à l'ignorance. Mais il est passé de s'enfermer dans la méconnaissance et dans l’ignorance. Et pour moi, j'y vois une différence. C'est à dire que la méconnaissance, je le vois comme si on ne le connaît pas, mais qu’il y a toujours moyen de se sortir de la méconnaissance en apprenant. Donc il y a cette ouverture où on est prêt à apprendre et à ainsi changer nos attitudes, nos manières de faire.

Et de l'autre côté, je vois l'ignorance dans laquelle on est enfermé dedans, tout simplement. Il n'y a aucune porte de sortie là, c'es-à-dire qu’on ne veut pas voir plus loin et c'est ce que Charles Mills  appelle l'épistémologie de l'ignorance finalement. Pour moi, il y a cet élément individuel, mais il y a aussi cet élément systémique où, encore une fois, nous vivons, nous sommes tributaires d'un passé raciste, d’un passé qui a privilégié une partie de la population sur le dos d'une autre. Et nous vivons dans ces vestiges-là. On ne peut pas juste se dire : "OK, finalement tout ça ce n’était pas bon, on efface, on recommence à zéro et c'est parti". Non, on ne peut pas. On ne va que perpétuer, finalement, ces inégalités-là, et c'est pour ça que si on veut parler du chemin qui a été fait depuis Durban en 2001, toute la notion de réparation qui a été abordée à l'époque de Durban qui a fait controverse, qui aujourd'hui encore fait controverse, qu'on n'ose pas trop aborder, on fait quoi ?  Il doit y avoir réparation pour l'esclavage, pour la colonisation. Pensons juste à la dette de l'Afrique. Si on effaçait cette dette-là, ça permettrait d'aller plus loin. 

Bien sûr, ce sont des questions qui sont plus compliquées que ce que je dis là. Mais Il faut adresser ces questions-là. On fait quoi des réparations ? Et on ne parle pas seulement d’une question économique, mais il y a toute ces questions, qu’elles soient académiques, qu'elles soient sociales, qu'il s'agisse des lieux d'habitation, des quartiers, comment ces quartiers sont desservis en termes de hôpitaux, de soins, d'écoles. Donc il y a tout ça. Mais c'est un chantier, c'est un chantier collectif énorme. Et tant qu’on n’adresse pas ces questions, on va vivre dans ces vestiges, dans ces vestiges illégaux. 

ONU Info : La Covid-19 a mis en lumière les inégalités flagrantes de la société. Peut-on commencer à construire un monde plus équitable pour tous ?

Webster : Je  pense qu'on doit. On le doit, on n’a pas le choix, on se le doit en tant qu’humanité, on se le doit pour nos enfants aussi. Ce que j'aime dire c'est que nous ne sommes pas responsables des actions du passé, mais nous sommes très certainement responsables du futur. Comme nos descendants vont hériter du présent qu'on leur laisse, et bien nous, on a hérité d'un passé et on doit agir maintenant pour corriger les erreurs de ce passé-là, les inégalités de ce passé-là pour léguer quelque chose de mieux. Et c'est la même chose en environnement. Mais est-ce que je crois que nous sommes capables, en tant que société, en tant qu’humanité, en tant que planète ?  Je ne sais pas, mais j'ose espérer. Pour moi, je crois qu’on n’a pas le choix d'espérer et j'aime dire que j'ai l'espoir d'avoir de l'espoir. C’est-à-dire, regardons vers l'avant et on verra pour la suite.

ONU Info : Et on a vu aux États-Unis qu’ils font tomber des statues historiques. Pensez-vous que c'est un bon moyen pour lutter contre le racisme ou est-ce plutôt effacer le passé ?

Webster : Moi, je suis d'accord parce que les statues ne sont pas nécessairement garantes d'histoire, elles sont garantes d’une commémoration. Et donc il y a une différence entre mémoire et commémoration. Ce n’est pas parce que la statue du général Lee tombe qu'on oublie le général Lee. C'est juste qu'on a décidé de ne plus commémorer une personne qui s'est battue pour maintenir le droit à l'esclavage. Beaucoup de ces statues ont été posées dans un cadre historique précis qui était cette association. Si je ne me trompe pas, les Filles de la Confédération ont décidé justement de poser ces statues à la gloire des généraux confédérés. Et donc c'est un héritage raciste. Et puis on parle des États-Unis mais on peut parler de bien des endroits à travers le monde où toutes ces statues qui ont été posées en l'honneur de vainqueurs, de conquérants, de génocidaires, de gens qui ont tué.
 
Je pense qu’on peut vivre sans célébrer ces personnes et on peut très certainement se rappeler l'histoire sans nécessairement les avoir face à nous. Et pour ma part, je pense que c'est une bonne chose d'en enlever, mais je crois qu'on devrait avoir une approche tripartite, c'est à dire enlevons des statues, rajoutons des plaques pour expliquer une autre dimension de ces questions-là.Les généraux confédérés, foutez-moi ça à la poubelle, excusez-moi le langage.
 
Mais ceux dont l'héritage étaient peut-être un peu plus flou, on peut rajouter des plaques pour donner une autre narrative, pour que les gens comprennent la complexité de ces personnes. Mais surtout il faut rajouter des statues. Si je prends le cas de l'Amérique du Nord, rajoutons des statues de personnes autochtones, de personnes afro-descendantes, des personnes africaines, asiatiques, juives qui ont contribué à nos sociétés, mais qui, à cause de cette manière de voir le monde, de cette manière raciste, leur contribution n'a pas été mise en avant parce qu’elles n’étaient pas des hommes blancs de l’élite. Je pense qu'il faut en enlever, il faut mettre des bémols et surtout, il faut en rajouter. 
Aly Ndiaye, alias Webster, un artiste hip-hop et conférencier canadien.
@Philippe Ruel
Aly Ndiaye, alias Webster, un artiste hip-hop et conférencier canadien.

ONU Info : Dans votre travail, avez-vous pu voir des personnes ou des institutions qui dépassent vraiment cette notion de racisme ?

Webster :  J’ai pu voir plus de compagnies de production qui font appel à des personnes racisées et autochtones pour parler de leurs histoires ce qui n'était pas un automatisme à l’époque. On va parler de l'histoire de l'Afrique sans l'Afrique, sans les Africains. On va parler de l'histoire des autochtones sans les autochtones. et donc, de plus en plus, il y a des compagnies qui se rendent compte que c'était une pratique problématique et donc qui engagent des gens en consultance. Toutefois, je pense que l'étape suivante, c'est d'engager des gens, mais pas seulement une personne noire pour parler de l'histoire noire, mais une personne noire tout court pour pouvoir faire profiter de son vécu, de son expérience, de sa vision.

Il faut prendre acte de ce que sont ces gens, de ce qu'ils peuvent apporter, mais aussi et quelque part, il faut déspécialiser ces gens, c’est-à-dire ne pas prendre une personne autochtone pour ne parler que des concepts autochtones. La majorité blanche peut parler de tout mais les personnes racisées ne deviennent spécialistes que de leur racisation. 

Et donc il faudra aller plus loin que ça. Je pense que tranquillement il y a certaines compagnies de production qui prennent acte de ces questions-là, c'est déjà une bonne chose. Je pense qu'il y a  des musées aussi qui commencent à s’intéresser à d’autres histoires, à d’autres récits, à d’autres manières de faire l’art. Je pense qu'il faut penser en termes de postes de direction aussi, il faut penser en termes de hiérarchie, il faut penser en termes de conseil d'administration. 

Dans le cas du Canada et du Québec, il doit y avoir une plus grande prise de conscience face à sa propre histoire, ou à leurs propres histoires. En raison de sa proximité avec les États-Unis, il y a toujours été facile pour le Canada de pointer du doigt les États-Unis. C’est-à-dire : la ségrégation aux États-Unis, ici non, l'esclavage aux États Unis, ici non, le génocide autochtone, ici non. Mais on a un génocide autochtone. On le voit avec tous ces corps d'enfant qu'on retrouve ces dernières semaines dans les pensionnats. On a une histoire de la ségrégation. Il y a bien des endroits au 20e siècle où les personnes noires ne pouvaient pas aller manger ou aller au théâtre, elles devaient s'asseoir dans des endroits pour les Noirs au théâtre. Mais on ne parle pas de ça parce qu'on a les lois Jim Crow, juste en dessous de chez nous. Donc c'est facile de pointer du doigt.  Mais c'est la même chose pour l’esclavage. Il y a un esclavage au Canada depuis 1629. Mais on n’en parle pas parce qu’on a les champs de coton juste en dessous de chez nous. Et donc je pense que le Québec et le Canada doivent être capables de regarder en face ces histoires-là et de pouvoir se les raconter et ne pas seulement parler du multiculturalisme canadien qui a soudainement depuis les années peut être 1970, occulter tout le reste.

Il faut prendre acte de ces histoires-là et se développer des repères afro-canadiens et afro-québécois. Et de mon point de vue, on doit développer des repères afro-québécois et afro-canadiens pour comprendre qu'il y a une présence africaine et afro-descendante plusieurs fois centenaire ici mais qui n'est aucunement enseigné à l'école, et qui n'a aucunement pénétré les consciences et inconscients collectifs. C'est comme si, pour bien des gens, l'afro-canadiennecité ou l’afro-québecité ne date que du 20e siècle, et sont des histoires récentes. Pour pouvoir contribuer à un changement positif, on se doit de ne pas voir l'afro-histoire qu'à travers une lentille étatsunienne. Parce que si on veut parler d'esclavage, tout le monde va être capable de nommer les champs de coton du Mississipi ou de l'Alabama. Si on veut parler de militance, tout le monde va être capable de nommer Martin Luther King ou Rosa Parks, parce que nos référents sont afro-étatsuniens. Au Québec et au Canada, on est à une époque où on doit développer nos propres marqueurs. Bien sûr, célébrer les autres, le but ce n’est pas de les occulter. Mais on doit développer nos propres marqueurs aussi. 

Webster, artiste hip-hop et conférencier canadien présente une exposition aux musées des Beaux-arts du Québec sur les esclaves en fuite.
Mbaï-Hadji Mbaïrewaye
Webster, artiste hip-hop et conférencier canadien présente une exposition aux musées des Beaux-arts du Québec sur les esclaves en fuite.

ONU Info : Quelle est votre contribution à l'histoire du racisme et de la traite transatlantique des esclaves au Canada ? 

Webster : Tout récemment, j'ai fait reconnaître Olivier Lejeune comme premier personnage historique noir dans notre histoire. Il n' y a aucune personne afro-descendante ou africaine dans ce cas-ci qui avait été reconnue comme personnage d’importance historique. C'est le premier reconnu comme tel qui est arrivé à Québec en 1629, comme premier esclave mais au-delà de son statut d'esclave comme premier Africain à vivre de manière permanente au Canada.

Et par la suite, il y a quelques mois, j'ai amené la ville de Québec à apposer une plaque commémorative sur son lieu d'habitation. Donc il y a une stèle avec une plaque qui raconte son histoire et qui permet justement de développer ce marqueur et de développer une prise de conscience face à cette présence centenaire. 

Un autre projet qui me qui me tient  beaucoup à cœur, c'est l'exposition Fugitif qui a été présentée au Musée national des Beaux-Arts du Québec en 2019 qui est désormais en ligne, et qui permet de montrer la résistance des personnes asservies ici. Parce que c'est une histoire qui est très peu connue et vu la nature de l'esclavage ici, qui était un esclavage domestique, les gens s'imaginent toujours que c'est un esclavage qui était plus facile, mais aussi que les gens vivaient leur esclavage sans y résister. Donc on leur enlève leur capacité d'action. A travers l'exposition Fugitif qui est basée sur les annonces, quand les gens s’enfuyaient, on l'annonçait, on décrivait de manière très précise, c’est-à-dire d’un point de vue vestimentaire et physionomique. Ici on n'a pas d'image, pas de peinture, pas de gravure de ces personnes. Mais on a ces annonces qui finalement deviennent les documents les plus précis que nous possédions quant à l'apparence de ces personnes. 

je suis parti de ces annonces pour les faire illustrer et pour montrer ce à quoi ils ressemblaient, réhumaniser des gens qui étaient considérés comme des biens meubles. Mais aussi montrer la résistance parce que puisqu'il n'y avait pas beaucoup de gens ici, ils n’avaient pas la capacité de révoltes armées comme partout ailleurs dans les Amériques. 

Partout où il y a eu beaucoup de personnes asservies, il y a eu des révolutions armées ou des rébellions armées. Mais pas ici, puisqu'il n'y en avait pas beaucoup. Et donc l'outil, j'ai envie de dire de prédilection, outre la résistance quotidienne, c'était la fuite. C'est ce que j'ai voulu illustrer, contribuer à remettre un peu le cadre d'action, c'est-à-dire montrer que ces gens étaient en action et pas seulement des victimes qui subissaient leur condition. 

Webster a présenté au Musée national des beaux-arts du Québec l'exposition Fugitifs ! sur les esclaves en fuite.
@Aly Ndiaye -Alias Webster
Webster a présenté au Musée national des beaux-arts du Québec l'exposition Fugitifs ! sur les esclaves en fuite.

ONU Info : Pensez-vous que beaucoup de Canadiens connaissent cette histoire ? 

Webster : Non très peu, peut-être un peu plus dans des endroits comme en Ontario, où il y a des communautés depuis le 19e siècle qui sont installées, des endroits comme la Nouvelle-Écosse. Les plus anciennes communautés afro-canadiennes sont basées en Nouvelle-Écosse. Donc les gens ont une plus grande connaissance de ces histoires-là. Mais, au Québec, très peu en fait. Et donc c'est le travail que j'essaie de faire. 

ONU Info : Pensez-vous que l’on peut créer un monde au-delà du racisme ?

Webster : On se doit de créer un monde au-delà du racisme, mais c'est une tâche qui est difficile parce que en fait, on doit se déprogrammer en tant qu’êtres humains. Parce que tout le racisme est une programmation qui s'étend sur plusieurs siècles. On le voit chez les enfants. Les enfants qui naissent non racistes et qui finalement sont construits socialement à devenir et deviennent racistes. Il faut revenir vers cette vision, cette innocence là, ce qui est très difficile, ce qui est, j'allais dire impossible, mais je ne vais pas dire impossible et même je ne vais même pas dire quasiment impossible parce qu’on le voit dans la vie de tous les jours, des gens qui étaient racistes changent d'idée, des gens qui n'étaient pas racistes, le deviennent. Mais je crois que c'est possible mais on doit changer nos institutions, on doit changer nos manières de faire, de voir. Mais je trouve qu'on est mieux situé que nous l'étions il y a quelques années, il y a peut-être 10 ans, 15 ans, 20 ans. À partir de là, ce n’est jamais acquis toutefois. Et donc ce que j'ai envie de dire c'est : visons une société sans racisme, travaillons pour, et encore une fois, on verra ou cela nous mènera. 

ONU Info : Pensez-vous que la jeunesse peut aider à atteindre ce monde sans racisme ? 

Webster : Oui, tout à fait. Je crois beaucoup à la jeunesse. Et en fait, c'est ça qui me donne espoir, c'est de voir les jeunes, et je parle des jeunes, même les enfants, c'est de voir comment ça peut changer en quelques générations. Voyons juste la manière dont étaient traités les femmes, les luttes féministes, on le voit. Même les luttes LGBTQ+. On voit les changements de mentalité aussi. Donc on sait que c'est possible. Après ça, en tant que société, est ce qu'on va vouloir y aller, c'est une toute autre question. 

 

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