Au Liban, la crise exacerbe les souffrances des migrantes employées comme travailleuses domestiques

18 novembre 2021

Deux décennies après l'adoption de la Déclaration et du Programme d'action de la première Conférence mondiale contre le racisme à Durban, en Afrique du Sud, la discrimination raciale sous toutes ses formes existe toujours. Cela s'est même aggravé à certains endroits.

Les travailleuses migrantes de différentes nationalités au Liban sont confrontées à de nombreux défis. Survivre est le plus important de ces défis, surtout après que beaucoup se sont retrouvées sans emploi à la suite de la récente crise économique dans le pays, et qu’elles continuent d'être soumises au « système de kafala », ou système de parrainage, qui les met à la merci de leurs employeurs.

Cette catégorie de travailleurs privés de leurs droits les plus élémentaires a toujours souffert de divers types de discrimination de genre et de classe.

Ces travailleurs connaissent des conditions de travail dans lesquelles leurs droits humains les plus élémentaires ne sont pas respectés, tels que le droit de travailler pendant des heures spécifiques, en plus du droit de conserver des documents importants tels qu'un passeport ou une carte de séjour ; le droit au repos et à la circulation ; le droit de communiquer avec ses amis et sa famille et de profiter d'autres libertés individuelles.

Des chiffres récents d'organisations de défense des droits humains indiquent qu'environ 250.000 travailleurs domestiques vivent au Liban, dont la grande majorité sont des femmes titulaires d'un permis de travail, et la plus grande partie d'entre elles viennent d'Éthiopie, des Philippines, du Bangladesh et du Sri Lanka.

Des travailleuses domestiques à Beyrouth, au Liban.
Photo ONU

 

Le système de kafala expose les travailleurs à l'exploitation et aux abus

Selon de nombreux acteurs de la société civile et d’organisations de défense des droits de l'homme œuvrant pour la défense des droits des travailleurs migrants au Liban, l'impact négatif du système de kafala - qui parraine la résidence de ces travailleurs au Liban et leur relation avec l'employeur - est devenu clair. Il donne aux employeurs « un contrôle presque total » sur la vie des travailleurs. Cela rend vulnérables ceux-ci à toutes les formes d'exploitation et d'abus, le tout pour un maigre salaire allant de 150 à 400 dollars par mois.

Selon des sources dans le secteur de la défense des droits humains, dans le cadre de ce système dénoncé par les organisations de la société civile et les associations de défense des droits humains, un travailleur migrant ne peut résilier le contrat sans le consentement de l'employeur, qui devient son parrain après avoir versé une somme comprise entre 2000 et 5000 dollars aux agences de recrutement.

La loi n'empêche pas l'employeur de confisquer le passeport du travailleur migrant. S’il s'évade, son séjour dans le pays devient illégal.

Ils nous traitent comme si nous étions des marchandises humaines !

« Les agences de recrutement et les employeurs nous traitent comme si nous étions des marchandises humaines ! », raconte Adanesh Worko, une Ethiopienne qui travaille dans une maison à Beyrouth.

« Parfois, je me fais battre et on m'empêche de manger. Je ne peux pas changer de maison familiale où je travaille, ni rentrer chez moi, à cause de notre contrat », a-t-elle ajouté.

« Madame dit : « Je vous ai acheté », a déclaré Adanesh Worko. « Payez-moi 2.000 dollars et vous pourrez partir où vous voulez ».

Maria, une travailleuse migrante de 30 ans originaire des Philippines, tombe en larmes en rentrant chez elle avec trois enfants, dont l'aîné n'a pas plus de 6 ans.

Interrogée sur le statut de son travail, elle a répondu qu'elle travaillait pour une femme dans le quartier de Mar Elias à Beyrouth, pour un faible salaire et qu'elle était payée en lires libanaises, ce qui couvre à peine les besoins de sa petite famille.

Elle a ajouté qu'elle avait épousé un Libanais, mais qu'il les a abandonnés et refuse d'enregistrer ses trois enfants, expliquant qu'elle n'a pas pu enregistrer ses enfants par elle-même car son passeport est retenu par le parrain.

ONU Femmes travaille à l'abolition du système de kafala

La Directrice du bureau d'ONU Femmes au Liban, Rachel Dore-Weeks, a confirmé que l'organisation travaille avec diligence pour abolir le système de kafala (parrainage) qui lie les travailleurs domestiques migrants aux employeurs au Liban, alors que ces femmes et ces hommes tombent en dehors du cadre du droit du travail. Ils bénéficient, selon Mme Dore-Weeks, de très peu de protection, ce qui les rend plus vulnérables à toutes sortes d'abus, y compris l'exploitation sexuelle, la violence, les abus, mais aussi l'exploitation économique.

Mme Weeks a expliqué que les travailleurs domestiques migrants perçoivent de bas salaires, et parfois ne reçoivent pas de salaire du tout, surtout après l'effondrement économique, et ne bénéficient pas de leurs congés dus.

À cet égard, la représentante d'ONU Femmes a souligné les efforts entrepris par l'association « Kafa » et d'autres organisations de défense des droits humains au Liban, qui travaillent en collaboration avec ONU Femmes, pour répondre aux besoins des travailleurs domestiques migrants au Liban. Elle a également réitéré le soutien d'ONU Femmes aux organisations qui s'occupent des problèmes des travailleurs domestiques migrants pour mobiliser les efforts et plaider en faveur de la réforme et de l'abolition du système de kafala au Liban.

Association « Kafa » : protéger les travailleuses domestiques

Pour sa part, la Coordinatrice du programme de l'Unité de lutte contre la traite et l'exploitation des êtres humains à « Kafa », Julie Khoury, a déclaré que les programmes sur lesquels travaille l'association et soutenus et financés par l'ONU Femmes, tournent autour de la fourniture de services aux travailleuses migrantes qui sont soumises à des violences sexuelles et physiques de la part du parrain, et se concentrent sur la protection des travailleuses domestiques, en particulier celles qui sont exposées à la violence, en leur fournissant un abri et une gamme de services juridiques, sociaux, sanitaires et psychologiques.

Mme Khoury a évoqué les cas de suicide parmi les travailleurs domestiques migrants, soulignant que les mauvais traitements et le manque de jouissance des droits les plus élémentaires peuvent être à l'origine de bon nombre de ces cas de suicide.

D'autres raisons sont l'absence de protection légale pour cette catégorie de travailleurs, car ils ne sont pas considérés comme des travailleurs dans tous les sens du terme, et cela s'est manifesté par leur non-inclusion dans le droit du travail. En outre, le système de kafala (parrainage) se traduit par une relation confuse et déséquilibrée entre le travailleur et l'employeur et il est difficile d'obtenir justice pour les travailleurs en raison de l'absence de mécanismes de plainte.

Cet article produit par Fatima Abdel Jawad, Correspondante d'ONU Info à Beyrouth, fait partie d'une série de reportages publiés dans le cadre des commémorations entourant le vingtième anniversaire de la Déclaration de Durban des Nations Unies, considérée comme une étape importante dans la lutte mondiale contre le racisme.

 

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