ENTRETIEN - L’ONU se prépare à un afflux massif de réfugiés éthiopiens au Soudan (Babacar Cissé)

24 novembre 2020

Suite aux violences dans la région du Tigré en Ethiopie au cours des dernières semaines, des dizaines de milliers de personnes ont fui ce pays pour trouver refuge, notamment au Soudan.  

En deux semaines, plus de 33.000 personnes ont traversé la frontière avec le Soudan et les réfugiés continuent d’affluer au rythme de plus de 2.500 par jour.

Pour en savoir plus sur la situation, ONU Info a joint par visioconférence vendredi 20 novembre le Coordonnateur humanitaire et Coordonnateur-résident de l’ONU au Soudan, Babacar Cissé. Il revenait d’une mission sur le terrain pour évaluer la situation et établir les priorités.

ONU Info : Est-ce qu'il a été difficile de se rendre sur place ?

Babacar Cissé : C'est une bonne question parce qu'on a réellement un défi logistique. On en s'est rendu en avion du PAM (Programme alimentaire mondial) à Kassala. De là, il a fallu faire six heures de route pour arriver au camp de transit d’Um-Hamdayet.

Ce n’était pas évident. C’est dire que se mouvoir dans le camp pose un problème, notamment pour nos équipes qui sont sur place. Faire un aller-retour prend une journée et il n’y a pas d’installations où les gens peuvent s’installer, faire leur travail et habiter, ce qui rend notre tâche d’autant plus difficile.

ONU Info : Qu'avez-vous pu constater sur place ?

Babacar Cissé : Nous avons rencontré dans le camp de transit des réfugiés qui ont traversé la frontière. Tous les réfugiés n'étaient pas dans le camp parce que le camp est assez ouvert.
On a rencontré beaucoup de réfugiés dans le marché de la petite localité, qui s’abritaient comme ils pouvaient. On n'est pas censé installer des abris dans les camps de transit parce que les gens ne sont pas censés y rester longtemps. Le défi que nous avons c'est d’avoir un camp de réinstallation.

C’est [d’ailleurs] ce qui a été négocié avec les autorités. On nous a cédé le camp d’Um-Raquba où nous avons placé 4.600 réfugiés, au départ. C’est un camp qui peut abriter jusqu’à 10.000 personnes, mais il va falloir mettre en place toutes les installations nécessaires pour abriter ces réfugiés. C'est un défi logistique majeur d'autant plus qu'il faut le faire assez rapidement parce que les gens commencent à arriver massivement dans la région.

UNFPA/Sufian Abdul-Mouty

ONU Info : Justement, vous parlez de camps alors que la crise vient à peine de commencer. Quel aspect ont ces camps ? Est-ce qu’il s’agit d’un terrain ? Les infrastructures sont-elles en place ? Ça veut dire quoi en ce moment « un camp » ?

Babacar Cissé : Il va falloir renforcer les équipes sur place, ce que pas mal d’agences ont commencé à faire. L’équipe du HCR (Agence des Nations Unies pour les réfugiés) a été renforcée, mais il va falloir faire davantage.

Le PAM a également déployé du personnel. Les équipes de l'ONU impliquées dans ces opérations ont renforcé leur présence sur le terrain. Il va falloir faire davantage parce qu’on attend beaucoup de gens dans les prochains jours. Tout va dépendre de l'ampleur du conflit de l'autre côté de la frontière mais il faut que l'on s'attende à voir beaucoup plus de gens que ce que l'on a à l'heure actuelle.

Nos estimations initiales de planification étaient de 20.000 réfugiés. Aujourd'hui (vendredi 20 novembre), on est déjà à 33.249 et il y en a 1.896 qui sont arrivés hier. C'est dire que la tendance est à la hausse et que l’on risque d'avoir beaucoup plus de réfugiés venant dans les prochains jours.  

Cela se traduira par un défi logistique majeur. Il va falloir installer assez rapidement le camp et ce n'est pas chose facile.  

Pour transférer les réfugiés qui sont dans le camp de transit au camp de réinstallation, il faut 12 heures de route par bus. Dans ces conditions, on ne peut pas transporter autant qu'on le souhaiterait.  Il faut au moins 24 heures pour faire un aller-retour. On a loué une cinquantaine de cars, on va doubler ce nombre dans les prochaines jours…  

Les voies d’accès, c’est ça la grand défi. Il n’y en a pas. On est en train de voir avec le PAM si nous pouvons déployer un hélicoptère à Kassala, de manière à ce que de Kassala on puisse rapprocher les gens des deux sites.

Si on arrive à faire ça, ça nous fera gagner beaucoup de temps. Le PAM est aussi en train de voir dans quelle mesure on peut réhabiliter quelques pistes, mais comme les distances sont relativement longues et le terrain n’est pas facile…. on essaie de faire pour le mieux.

Dans le camp d’Um-Raquba, où les gens sont installés, il y a très peu d’équipements sur place. Les réfugiés sont en train de construire des habitats avec le concours des Nations Unies. On a amené des bâches en plastique et des équipements pour qu’ils puisent construire ces camps.

ONU Info : Qui sont ces réfugiés ?

Babacar Cissé : Ce sont essentiellement des réfugiés du Tigré mais aussi du reste de l’Éthiopie. Bien entendu on essaie de les séparer dans deux camps différents.  Le camp d’Um-Raquba est un camps dans lequel on a beaucoup plus de gens du Tigré. Dans le camp de Ludgi, on a d’autres Éthiopiens.   

ONU Info : Que vous disent les réfugiés ?

Babacar Cissé : Ce sont des gens qui sont sous le choc parce que, comme ils l'ont rapporté lors de nos entretiens, ils ont dû quitter précipitamment en laissant toute une vie derrière eux.

C’est d’autant plus grave qu’il y a beaucoup d'enfants dans les groupes de réfugiés.  Il y a beaucoup de femmes qui nous ont rapporté qu'elles sont parties quasiment sans rien dans les bras. Elles sont là, depuis une dizaine de jours, sans même avoir la chance de prendre un bain. Elles disaient : « Voilà, on a que ce que nous portons, on ne peut pas se changer, même pour prendre une douche c'est extrêmement difficile ». Donc il y a des problèmes sanitaires.

Beaucoup ont été choqués de la manière dont les choses se sont passées. Ils ont perdu des parents en courant, ont laissé derrière leurs enfants, des conjoints. C’est douloureux.

On sent l'amertume. On sent la peur. On sent l’effroi, et le ressentiment également parce que ce sont des gens qui ont déjà beaucoup souffert ces derniers temps. Ils ont marché pendant des jours avant d'arriver au Soudan.

Ils ont été obligés de partir parce qu'il y avait des bombardements. Ils ont dit qu’ils n’ont pas eu le temps de prendre des affaires, il fallait partir vite et ils sont partis en laissant tout derrière eux.

PAM/Leni Kinzli

ONU Info : Ce sont majoritairement des femmes et des enfants alors ?

Babacar Cissé : Le paradoxe c'est que nous avons quasiment un peu plus d'hommes que de femmes. Habituellement, on a plus de femmes que d'hommes.

Beaucoup de jeunes nous ont dit qu'ils ont dû partir les premiers parce qu'ils avaient le sentiment d’être ciblés.

On a essayé de comprendre s'ils étaient ciblés par les parties ou s’ils avaient peur d'être incorporés dans l'armée ? On ne sait pas. Le fait est qu'ils ont dû partir en laissant une vie derrière eux, leur famille derrière eux.

ONU Info : Qu'est-ce qui vous a le plus marqué lors de votre visite et de vos échanges ?

Babacar Cissé : Ce qui m'a marqué personnellement, c'est la solidarité qui a été manifestée par la communauté soudanaise. Elle était remarquable.  

Vous avez des gens qui sont extrêmement pauvres parce que ce pays subit des sanctions depuis des années. La pauvreté a plus que doublé ces dernières années. Ce sont des gens qui sont démunis, qui sont sans moyens. Mais malgré cela, ils ont manifesté une très grande solidarité à l’endroit de la population du Tigré et des réfugiés de manière générale.

Dans ce genre de crise, les premiers secours ce sont les communautés d’accueil, ce n’est même pas nous, parce que ce sont elles qui sont là lorsque ces gens arrivent.

Et les voir partager le peu qu'elles ont avec les réfugiés, c'est quelque chose de touchant. Elles l'ont fait spontanément -- en leur apportant à manger, de l'eau, en les aidant à s’installer dans des conditions extrêmement difficiles.

C’est une des premières choses qui m'a touché, qui m'a le plus marqué. Parce qu’on a parlé avec les communautés d'accueil. Et les Ethiopiens et les Tigréens de manière générale avaient ce sentiment d'être aidés par leurs voisins du Soudan.

Le gouvernement soudanais nous a aussi beaucoup aidé, parce que la frontière était fermée dès le début de la crise mais ils ont laissé passer tous les réfugiés. Sans hésitations, ils ont ouvert la frontière aux réfugiés. Et c'est ainsi qu'on a pu les mettre dans un camp pour leur apporter les premiers secours, une fois qu’ils ont traversé la frontière.

L’autre chose c’est l’état de choc de ces populations, qui sont parties dans des conditions extrêmement difficiles, qui ont parfois perdu des parents devant leurs yeux en fuyant, qui ont tout laissé derrière elles, qui avaient toute une vie et pour qui tout s'est écroulé du jour au lendemain.

Ça vraiment c'était assez choquant. Certains sont traumatisés.

Mais ils ont la foi. Il ont dit qu’ils ne voulaient pas aller dans les camps loin de la frontière parce qu’ils estimaient qu’ils allaient pouvoir retourner chez eux.  

© UNFPA Sudan/Sufian Abdul-Mout
Une femme reçoit des services de santé au camp de transit à Hamdayet, au Soudan.

ONU Info : Quel est le rôle de l’ONU face à cette situation?  Est-ce strictement un rôle d’assistance ?

Babacar Cissé : Bien entendu c’est le rôle qui est le nôtre. L’accueil ou l’enregistrement des réfugiés a été fait par le HCR, c’est son mandat, et c’est le HCR qui coordonne toute la prise en charge relative aux réfugiés.

Le PAM a débloqué des vivres pour 60.000 personnes et pour 100.000 personnes d’ici la semaine prochaine. Donc on a assez de vivres. Il y a des biscuits énergétiques qui ont été donnés aux enfants et aux parents aussi. On est en train de leur apporter la nourriture dont ils ont besoin dans un premier temps.

Sur le plan médical, on a un petit centre de santé avec un médecin ou parfois des assistants médicaux qui assistent ces communautés. Le défi que nous avons c’est la barrière de la langue, parce que de ce côté-ci de la frontière les gens parlent arabe ou anglais, mais de l’autre côté, les gens ne parlent pas l’anglais ou l’arabe.

Apparemment, il y a des réfugiés éthiopiens qui sont encore là depuis la dernière crise, il y a une dizaine d’années. On est en train de voir dans quelle mesure on peut les recruter. C’est l’UNFPA qui est en train de le faire pour les emmener dans les centres de santé pour qu’ils puissent jouer le rôle d’intermédiaires entre les équipes médicales et les personnes qui viennent demander de l’aide.

On a mis en place des bâches, des tentes, des réservoirs d’eau potable. Il y a des latrines qui ont été installées par l’UNICEF.

Il y a d’autres partenaires qui interviennent, des gens de MSF, des ONG italiennes.  On a beaucoup de partenaires de mise en œuvre de nos programmes qui sont sur le terrain. En conjuguant nos efforts et nos moyens, nous allons pouvoir faire face à une première vague, mais il va falloir assez rapidement que l’on puisse mettre en place un programme beaucoup plus global pour pouvoir venir en aide à toutes les populations qui comptent traverser la frontière.

Un des défis que nous avons évoqués avec les deux gouverneurs c’est que quand les gens quittent les camps de transit c’est pour aller dans des camps de réinstallation. Or, on n’en a pas beaucoup.

On a demandé à ce que les deux gouverneurs nous accordent des sites de manière à ce que l’on puisse anticiper la préparation de ces sites avec des habitations, avec tout ce qu’il faut pour accueillir les réfugiés.  

Les deux gouverneurs de Kassala et de Gedaref nous ont promis des sites. On leur a demandé de faire en sorte que ces sites ne soient pas trop éloignés, car si ces sites sont à plus de 100 km, cela nous pose beaucoup de problèmes pour déplacer les réfugiés. S’ils sont à une centaine de km on a assez de chance de le faire plus rapidement et de faire face à un afflux massif de réfugiés.

ONU Info : Alors quelles sont les premières priorités actuellement ?

Babacar Cissé : La première priorité du moment c’est qu’on nous aide à identifier des sites de réinstallation, de manière à ce que l’on puisse les préparer.

Le défi que nous avons actuellement, c’est que les gens sont arrivés et les sites n’étaient pas prêts. Le seul site de réinstallation qui nous a été accordé, c’est le site d’Um-Raquba et celui-là n’est pas encore prêt. C’est la raison pour laquelle on a quelques difficultés à installer les 4.000 personnes qui sont déjà arrivées. Les premiers jours ont été un peu difficiles.

La première priorité du moment c’est qu’on nous aide à identifier des sites de réinstallation, de manière que l’on puisse les préparer pour faire face à un afflux massif de réfugiés.

Le deuxième problème que nous avons, c’est le problème de coordination. Il va falloir que l’on renforce la coordination avec tous les acteurs qui sont sur le terrain. Il y aura une réunion journalière. 

Il va falloir que l’on renforce nos équipes sur le terrain. Je crois qu’un gros effort a été fait. Il va falloir faire davantage.

Et il va falloir mettre l’accent sur le côté médical, parce que les installations que nous avons sont en fait relativement limitées.

UNFPA/Sufian Abdul-Mouty

ONU Info : Cette crise se déroule sur fond de pandémie de Covid-19. Quel impact a la pandémie ?

Babacar Cissé : On a du mal à l’apprécier. En arrivant dans les camps avant-hier, le HCR a amené une dizaine de cartons de masques à distribuer dans les camps. C’est une première approche, mais il va falloir assez rapidement les aider à mettre en place des tests.

Ça va être extrêmement difficile parce que dans nos pays on a un manque de moyens pour faire des tests de façon systématique. Dans un camp de réfugiés, ça risque d’être plus compliqué.

Mais il va falloir que l’on trouve un moyen pour que les gens qui ont éventuellement des symptômes puisse être testés et que l’on puisse les isoler.

ONU Info : Quelles sont vos attentes pour les prochaines semaines ou mois ?  Comment voyez-vous l’évolution de la situation ?

Babacar Cissé : On souhaiterait d’abord qu’il n’y ait pas un afflux massif de réfugiés au Soudan. Mais cela suppose qu’il y ait un accord politique en Ethiopie, en Erythrée et au Tigré.

Donc, ça c’est le premier grand défi et je pense qu’il y a beaucoup de plaidoyers qui se font à l’heure actuelle, aux plus hauts niveaux des Nations Unies mais aussi de l’Union africaine et certains pays de la sous-région.

Nous osons espérer que ces médiations vont aboutir et que la paix va revenir.

En fait, si on arrive à mettre un terme au conflit actif, cela pourrait peut-être rassurer les populations de manière à ce qu’elles ne pensent pas fuir leur pays.

Dans le même temps, il faut être réaliste. Il ne faut pas attendre. Il faut faire en sorte que nous soyons prêts pour accueillir les réfugiés qui pourraient traverser la frontière.

Dans le scénario que nous avons aujourd’hui, au départ on avait estimé les réfugiés à 20.000. En moins de 10 jours, on était à 33.249. Nos projections pour les six prochains mois, on travaille sur un chiffre de 200.000 réfugiés. Au rythme actuel, c’est possible.

On espère donc que les choses ne vont pas empirer et que l’on va pouvoir canaliser un peu et freiner ce mouvement massif de réfugiés vers le Soudan.

 

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