Une experte de l’ONU demande une enquête sur d’éventuels crimes de guerre au Myanmar

29 avril 2020

Une experte indépendante de l’ONU a demandé mercredi une enquête immédiate sur l’armée du Myanmar, à la suite d’allégations de nouveaux « crimes de guerre et crimes contre l’humanité » dans les Etats de Rakhine et de Chin, au sud du Myanmar. 

L’armée est accusée d’avoir lancé des raids aériens dans ces deux Etats, brûlant des villages et torturant des civils.

« Alors que le monde est occupé par la pandémie de Covid-19, l’armée du Myanmar continue d’augmenter ses assauts dans l’Etat de Rakhine, ciblant la population civile », a déclaré ce mercredi à Genève, Yanghee Lee, qui termine son mandat de Rapporteure spéciale de l’ONU sur la situation des droits de l’homme au Myanmar. 

« Les appels à un cessez-le-feu, lancés notamment par les rebelles, n’ont pas été entendus. Au lieu de cela, le Tatmadaw (l'armée birmane) inflige d’immenses souffrances aux communautés ethniques de Rakhine et de Chin », a déclaré Mme Lee.

« L’armée viole systématiquement » le droit international humanitaire et les droits humains, ajoute la Rapporteure spéciale. Une attitude qui peut équivaloir à des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, dit-elle, dénonçant la poursuite de l’impunité pour ces violences.

Le 27 mars dernier, l’Agence de l’ONU pour les réfugiés s’était dit préoccupée par le nombre croissant de victimes civiles et de déplacements à l’ouest du Myanmar. « Une forte tendance à la hausse des pertes civiles a été observée depuis février dernier », avait souligné le HCR.

Des bâtiments publics et près de 700 maisons brûlés

De son côté, l’experte indépendante note que les membres de plusieurs communautés, dont la minorité musulmane des Rohingyas, ont été tués ces derniers mois. La Rapporteure spéciale demande des investigations conformes aux standards internationaux.

« N’ayant pas eu à rendre des comptes, le Tatmadaw continue d’opérer en toute impunité. Pendant des décennies, ses tactiques ont intentionnellement fait augmenter les souffrances des civils ; nous savons tous ce qu’ils ont fait aux Rohingyas en 2017 », a relevé l’experte. 

Un conflit armé fait rage dans les États de Rakhine et de Chin depuis décembre 2018 entre l’armée du Myanmar connue sous le nom de Tatmadaw et l’armée d’Arakan. Mais ces dernières semaines, l’armée du Myanmar a multiplié les attaques contre les civils. 

Outre des bombardements sur des zones civiles qui ont notamment tué des enfants, l’armée a empêché certains blessés d’accéder à des soins. Des personnes présumées liées aux rebelles d’Arakan ont été détenues et torturées pendant des jours. Des bâtiments dont un temple bouddhiste ont aussi été brûlés.

« Lors d’une attaque d’artillerie le 13 avril, le Tatmadaw a tué huit civils, dont au moins deux enfants, lorsqu’il a pris pour cible le village de Kyauk Seik, dans le township de Ponnagyun, avec l’unité d’artillerie de sa base voisine du Bataillon 550 », a ajouté Mme Lee. Des témoins ont affirmé que des populations entières ont fui les violences. Des dizaines d’arrestations ou disparitions ont été observées.

Des témoins ont également dit à Mme Lee que des populations entières de villages ont fui à la suite des attaques. Outre des disparitions forcées, l’armée aurait également arrêté, torturé ou tué des dizaines d’hommes.

Après avoir incendié jusqu’à 700 maisons dans le village de Tin Ma à Kyauktaw le 22 mars, au moins 10 hommes ont disparu. Un homme a été retrouvé mort par balle et des corps décapités ont ensuite été découverts dans une rivière voisine.

OCHA/Vincent Tremeau
Des milliers de réfugiés rohingyas vivent dans le camp de réfugiés de Hakimpara à Cox's Bazar, au Bangladesh.

Plus de 157.000 personnes déplacées par les récentes violences

L’experte indépendante  a également dénoncé les abus commis par les rebelles de l’armée d’Arakan ciblés pour des enlèvements de responsables et de parlementaires locaux. Mais ils ont décrété un cessez-le-feu unilatéral face à la pandémie de Covid-19. Les autorités devraient s’activer surtout sur la lutte contre le coronavirus, selon l’experte.

Le rapport de Mme Lee fait état également d’incidents au cours desquels l’armée a bloqué l’aide à des milliers de personnes dans l’État de Chin, et a empêché des personnes d’accéder à des soins médicaux urgents. Dans un cas, un adolescent gravement blessé est mort à un poste de contrôle militaire à Rakhine après que l’armée ait prétendument forcé le véhicule qui le transportait à l’attendre sur le chemin de l’hôpital.

La semaine dernière, un chauffeur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui œuvrait dans la lutte contre le coronavirus a été tué dans une voiture clairement identifiable. Là aussi, l’experte indépendante onusienne demande des investigations.

Depuis le début du conflit, plus de 157.000 personnes ont été déplacées, selon l’ONU. Un grand nombre de personnes ont été coupées de l’aide par les militaires, dont 8.000 personnes déplacées qui se sont réfugiées dans le canton de Paletwa à Chin. « J’appelle également les Nations Unies à intensifier leurs efforts pour protéger les civils à Rakhine et Chin et à veiller à ce qu’il n’y ait pas une autre défaillance systémique comme en 2017 », a plaidé Mme Lee. 

Plus d’un million de Rohingyas du Myanmar ont fui vers le Bangladesh, dont plus de deux tiers après les affrontements de 2017. Fin janvier, la Cour internationale de justice (CIJ) avait décidé de "mesures urgentes" que le gouvernement devait appliquer. 

Alors qu’elle termine son mandat de Rapporteure de l’ONU sur la situation des droits de l’homme au Myanmar, Mme Lee a donc exhorté le gouvernement et ses forces de sécurité à se conformer à cette décision de la CIJ et à sa propre directive présidentielle de respecter la Convention sur le génocide.

NOTE :

Les Rapporteurs spéciaux font partie de ce que l'on appelle les procédures spéciales du Conseil des droits de l'homme. Les procédures spéciales, le plus grand organe d'experts indépendants du système des droits de l'homme des Nations unies, est le nom général des mécanismes indépendants d'enquête et de surveillance du Conseil qui s'occupent soit de situations de pays spécifiques soit de questions thématiques dans toutes les régions du monde. Les experts des procédures spéciales travaillent sur une base volontaire ; ils ne font pas partie du personnel des Nations unies et ne reçoivent pas de salaire pour leur travail. Ils sont indépendants de tout gouvernement ou organisation et travaillent à titre individuel.

 

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