Le service de la dette : un transfert de fonds provenant des pays les plus pauvres

30 septembre 2004

Au moment où l'on estime que le service de la dette, dans de nombreux pays africains, est incompatible avec la réalisation des objectifs de développement du Millénaire, un nouveau rapport de la Conférence de l'ONU sur le commerce et le développement propose son annulation intégrale.

« Toute solution durable au surendettement dépend autant d´une volonté politique que d´une rectitude financière », souligne un rapport publié aujourd'hui par la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) intitulé « Endettement viable : Oasis ou mirage », alors que l'on estime que le service de la dette, dans de nombreux pays africains, à quelque niveau que ce soit, est incompatible avec la réalisation des objectifs de développement adoptés par l´ONU dans la Déclaration du Millénaire (cf. Objectifs de développement du Millénaire).

La CNUCED a des chiffres à l'appui : « Entre 1970 et 2002, l´Afrique a reçu 540 milliards de dollars environ en prêts ; mais bien qu´elle ait remboursé près de 550 milliards de dollars en principal et intérêts, elle affichait encore un encours de dette de 295 milliards de dollars fin 2002 ».

« Les chiffres sont encore plus perturbants pour l´Afrique subsaharienne », ajoute l'agence de l'ONU pour le commerce et le développement : celle-ci a « reçu 294 milliards de dollars en prêts et remboursé 268 milliards de dollars en service de la dette mais reste cependant débitrice de quelque 210 milliards de dollars ».

La conclusion du rapport est que le service de la dette équivaut à un transfert inverse de ressources en provenance du continent le plus pauvre du monde.

Le rapport « dénonce également l´idée couramment répandue que le surendettement de l´Afrique est tout simplement l´héritage de gouvernements africains irresponsables et corrompus », indique le communiqué.

« Si cette idée n´est pas entièrement dénuée de fondement, en particulier au regard de ce qu´a été la politique de la guerre froide, ce sont bien les chocs extérieurs, la dépendance à l´égard des produits de base, des programmes de réforme mal conçus et l´attitude des créanciers qui ont joué un rôle décisif dans la crise de la dette », indique la CNUCED.

Une analyse plus nuancée montre que le profil de la dette est passé de la "viabilité" dans les années 70 à la "crise" dans la première moitié des années 80, la majeure partie de la dette ayant été contractée entre 1985 et 1995 dans le cadre des programmes d´ajustement structurel et sous la surveillance étroite des institutions de Bretton Woods.

Le rapport présente de solides arguments économiques en faveur d´une annulation totale de la dette de l´Afrique : « de faibles niveaux d´épargne et d´investissement contribuant à une grande pauvreté et à une détérioration des conditions sociales figurent parmi les principaux obstacles à la croissance dans les pays africains à faible revenu ».

C'est que, selon la CNUCED, « la poursuite du service de la dette par les pays africains constituerait un transfert inverse de ressources au profit des créanciers de la part d´un groupe de pays dont tout indique qu´ils en ont moins que d´autres les moyens.

Pour que l´Afrique puisse réduire la pauvreté de moitié d´ici à 2015, conformément aux objectifs du Millénaire pour le développement, il faut à tout le moins que les niveaux de croissance doublent pour s´établir à environ 7 ou 8 % par an pendant la prochaine décennie, indique le communiqué, qui précise que cela est financièrement incompatible avec les niveaux de service de la dette actuels ou projetés.

Cette argumentation économique est renforcée par l´impératif moral d´une « responsabilité partagée » : les institutions de Bretton Woods ont exercé la plus grande influence sur les politiques de développement dans le continent par le biais des programmes d´ajustement structurel et des prêts correspondants, et les prêts publics étaient dans une large mesure aussi assujettis à l´exécution de ces programmes, fait valoir la CNUCED.

Si la dette extérieure de l´Afrique représente un énorme fardeau pour les pays endettés, « elle n´a néanmoins pas encore mobilisé la volonté politique requise pour que les créanciers prennent des initiatives analogues ».

En l´absence de cette volonté politique, le rapport préconise d´instituer un moratoire sur le service de la dette (sans accumulation d´intérêts additionnels) en attendant la création d´un groupe d´experts indépendants chargé d´évaluer la viabilité de l´endettement sur la base d´un ensemble élargi de critères réalistes, y compris les critères relatifs à la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement.

Il recommande que cette évaluation porte sur la totalité de la dette publique. La raison en est plus particulièrement que l´Initiative relative aux pays pauvres très endettés (PPTE) ne tient pas compte de la dette intérieure, qui ces dernières années est devenue un important élément de l´endettement total des pays africains.

Toutefois, même une annulation totale de la dette ne représenterait qu´une première étape dans la voie d´un rétablissement de la croissance et de la réalisation des objectifs de développement du Millénaire, souligne le communiqué, qui précise que « cette annulation représenterait moins de la moitié des besoins en ressources de ces pays, le reste des besoins devant être assuré par un accroissement des dons d´aide publique au développement (APD) en attendant que l´Afrique puisse accroître ses niveaux d´épargne et d´investissement intérieurs dans la proportion nécessaire pour assurer une croissance robuste et durable ».

Dans les conditions actuelles, conclut le rapport, « il est illusoire d´escompter que le continent africain puisse atteindre les objectifs du Millénaire pour le développement ; échec qui peut être en partie imputé à l´endettement "insupportable" qui étouffe les perspectives de croissance du continent depuis deux décennies, d´après Jeffrey Sachs, conseiller économique spécial du Secrétaire général de l´ONU, M. Kofi Annan ».

Pour que tout mécanisme d´allégement de la dette donne des résultats tangibles, l´Afrique doit activement poursuivre des politiques de gestion prudente de la dette, de diversification économique et de croissance économique soutenue.

Mais « cela implique un meilleur accès aux marchés, un accroissement sensible des investissements dans les ressources humaines et les infrastructures matérielles, et un élargissement considérable de la marge de manœuvre qui a été réduite par les programmes d´ajustement, y compris dans le contexte des stratégies de réduction de la pauvreté », souligne le rapport de la CNUCED.

 

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