27 juillet 2018

Renforcer l’appui, la cohérence et la coordination de l’action des Nations Unies et de ses partenaires au Sahel. Telle est la mission d’Ibrahim Thiaw. Dans un entretien à ONU Info, le Conseiller spécial d’António Guterres pour le Sahel souligne que les défis de la région peuvent être relevés grâce aux multiples opportunités présentes sur place.

Il n’a pris ses fonctions qu’au début du mois de mai, mais son programme est déjà bien chargé. Addis-Abeba, Paris, Rome, Nouakchott, N’Djamena, Niamey, New York. Ibrahim Thiaw a, à peine, posé ses bagages dans son nouveau bureau à Dakar, qu’un déplacement l’attend.

Le Conseiller spécial du Secrétaire général pour le Sahel – un nouveau poste dans le système des Nations Unies récemment créé par António Guterres – n’a pas de temps à perdre. Le Sahel fait la une de l’actualité internationale en raison des conflits, de la sècheresse, du terrorisme, et de la faim. Ibrahim Thiaw est chargé de renverser le discours négatif sur la région pour mettre en valeur cette « terre d’opportunités ».

Début juillet, Le Conseiller spécial pour le Sahel s’est rendu au Tchad et au Niger dans le cadre d’une mission conjointe de l’ONU et de l’Union africaine. Une mission qui fut consacrée aux femmes, à la paix et au développement dans le bassin du lac Tchad.

« Les femmes constituent la majorité de la population sahélienne », souligne Ibrahim Thiaw. Une situation qui s’explique par la forte migration des hommes de la région. « La population sahélienne est très jeune et les jeunes filles sont confrontées au mariage précoce et à une éducation mal programmée ».

Au Sahel, les femmes qui travaillent, produisent, mais disposent de très peu de finances et d’accès aux terres, et « elles ne sont pas propriétaires ». Ajouter à cela leur faible représentation en politique et dans l’administration, ces femmes ne participent pas aux prises de décisions qui les concernent. « C’est toute une problématique qui handicape le Sahel et constitue un frein au développement de la région », souligne le Conseiller spécial.

Le Sahel et le développement : deux sujets que connait précisément Ibrahim Thiaw. Passé par l’Union internationale pour la conservation de la nature, ce Mauritanien de 61 ans a occupé 11 années durant le poste de Directeur exécutif adjoint du Programme des Nations Unies pour l’environnement à Nairobi. Fort de ces expériences, l’homme a été choisi par António Guterres pour mener à bien le Plan d’appui des Nations Unies pour le Sahel qui fut présenté fin juin à Nouakchott en marge du 31ème Sommet de l'Union africaine.

Photo Banque mondiale/Curt Carnemark
Des panneaux solaires au Mali.

« Le Sahel est constamment arrosé par le soleil »

Pour Ibrahim Thiaw, le Sahel ne peut pas être résumé uniquement à ses problèmes. S’il n’est pas question d’ignorer les défis que rencontrent les populations de la région, « il faut également identifier les énormes potentialités qui s’y trouvent et les mettre en valeur », dit-il.

« Aucune région du monde ne se développera si elle ne valorise pas ses propres ressources », dit le Conseiller spécial, rappelant que le Sahel dispose d’énormes ressources naturelles (agriculture, mine, pêche, etc…) « en mer, sur terre, sous terre ou dans l’air ».

Partout où il se rend, Ibrahim Thiaw se présente en fervent avocat de l’énergie renouvelable exploitable dans les pays de la bande sahélienne. « Le Sahel est constamment arrosé par le soleil. Le taux d’irradiation solaire y est très élevé. Et il y a donc un potentiel énorme », souligne-t-il. « Le Sahel peut s’autosuffire en énergie mais aussi fournir de l’énergie au reste de l’Afrique voir même au-delà », ajoute-t-il.

À Nouakchott, la capitale de la Mauritanie, 80% de l’énergie consommée est d’origine renouvelable

Mais le soleil n’est pas la seule ressource disponible au Sahel. Le Conseiller spécial relève que le vent constitue également une source énergétique extraordinaire dans cette région ouverte.

À Nouakchott, la capitale de la Mauritanie, 80% de l’énergie consommée est d’origine renouvelable. « Si c’est possible à Nouakchott, c’est possible à N’Djamena, à Dakar, ou à Ouagadougou », dit Ibrahim Thiaw. « Mais aussi à Néma, à Gao, à Tombouctou, ou dans les villages les plus reculés dans la région de Maradi, au Niger, ou à Bol sur les bords du lac Tchad ».

Avec l’appui de technologies en constante évolution et la baisse de leurs prix, le Sahel peut ainsi utiliser cette énergie pour la production agricole et pastorale, pour la conservation de ses produits tels que la viande et les poissons, et développer les emplois dans la région. Le Conseiller spécial indique par ailleurs que des investisseurs ont déjà manifesté leurs intérêts pour l’énergie renouvelable « car ils trouvent cela rentable ».

« Le renouvelable prouve que l’on n’a pas besoin d’être connecté au réseau pour produire de l’énergie », dit Ibrahim Thiaw, voyant ainsi une opportunité de produire et de transformer des richesses localement et de créer des milliers d’emplois sur place ce qui contribuerait à freiner l’exode rural des jeunes Sahéliens et les migrations vers l’Europe ou ailleurs.

UNICEF/UNI193691/Andrew Esiebo
Maiduguri, Etat de Borno, nord-est du Nigéria. De jeunes élèves utilisent leurs nouvelles fournitures scolaires dans un centre d'études informel sécurisé parraîné par l'UNICEF dans le camp pour personnes déplacées de Dalori

Exploiter le potentiel de la jeunesse sahélienne

Au Sahel, les deux-tiers de la population a moins de 25 ans. Une jeunesse qui est souvent la proie des mouvements extrémistes et tentée de migrer ailleurs dans l’espoir d’un avenir meilleur.

Aujourd’hui, la vaste majorité de la migration sahélienne (80%) se fait au sein de l’Afrique de l’ouest, précise Ibrahim Thiaw. « Qu’elle soit interne ou externe, la migration est inévitable, mais il faut la réguler », dit le Conseiller spécial.

Disposer d’un travail, d’un revenu pour subvenir aux besoins de leurs familles, ou pour en fonder une. « Il faut surtout donner des opportunités aux jeunes qui souhaitent rester sur place, d'être occupés et de créer une richesse locale », dit le haut responsable onusien.

« Il est vrai qu’en désespoir de cause, certains jeunes peuvent être tentés d’aller rejoindre des mouvements extrémistes », reconnait Ibrahim Thiaw qui a pu constater ce problème lors de sa récente mission au Tchad. « Tout cela est lié à la pauvreté, au manque d’espoir », explique-t-il.

Des jeunes mieux éduqués et connectés au reste du monde utiliseront leur temps et énergie pour rester sur place plutôt que de passer du temps sur Google Maps pour chercher où partir

Mais pour le Conseiller spécial, le Sahel doit pouvoir exploiter le potentiel de sa jeunesse. « Une population jeune est une population qui a de l’espoir, de la vigueur, une capacité de production et de transformation de l’économie. Il faut donc investir dans ces jeunes », dit-il.

Pour Ibrahim Thiaw, les jeunes du Sahel doivent être davantage associés aux décisions qui concernent leur avenir et celui de leur territoire. « Ils doivent prendre des décisions. Dans un pays comme le Niger où près de 50% de la population a moins de 18 ans, ces jeunes constituent une force qu’il faut valoriser. On ne peut pas continuer à les oublier, les négliger ou à les reléguer à des rôles de deuxième ou troisième plan. La jeunesse sahélienne fait partie des opportunités qui se présentent dans la région », souligne le Conseiller spécial.

Pour Ibrahim Thiaw, offrir aux jeunes Sahéliens un avenir au Sahel passe par davantage d’investissement dans une éducation de qualité et une énergie disponible sur place. « Et l’internet suit l’énergie. Des jeunes mieux éduqués et connectés au reste du monde utiliseront leur temps et énergie pour rester sur place plutôt que de passer du temps sur Google Maps pour chercher où partir ».

‘Sahel, terre d’opportunités’

Depuis sa prise de fonction, Ibrahim Thiaw se présente en VRP de la région du Sahel à travers le monde. ‘Sahel, terre d’opportunités’ : un message qui s’adresse aux Sahéliens et aux Africains mais aussi au reste de la communauté internationale, à commencer par l’Europe.

« Il faut que l’on se comprenne : les frontières n’existent plus », explique le Conseiller spécial qui souhaitent que les Européens ne se limitent pas à fournir une aide humanitaire et au développement au Sahel mais participent également à la valorisation des ressources de la région à travers des investissement publics et privés suffisants et l’appui à l’entreprenariat local.

« Il est de l’intérêt des Européens, des partenaires du Moyen-Orient, et des autres pays africains, de s’assurer qu’il y ait assez d’investissements dans la région du Sahel pour garantir le développement économique et social », dit Ibrahim Thiaw. « S’ils ne comprennent pas cela suffisamment et à temps, peut-être que d’autre le comprendront et feront ces investissements ».

Aujourd’hui la frontière africaine de l’Europe, c’est le Sahel.

Pour le Conseiller spécial, de tels investissements coûteraient moins chers que les opérations de sauvetage des migrants en mer et leur renvoi vers leurs pays d’origine. « Pourquoi ne pas investir en amont ? », demande-t-il.

Ibrahim Thiaw et son équipe s’efforcent d’identifier les solutions disponibles sur place et d'attirer les investissements extérieurs pour galvaniser le développement du Sahel dans le cadre de l’approche intégrée que représente le Plan de soutien de l’ONU.

« Aujourd’hui la frontière africaine de l’Europe, c’est le Sahel. Les meilleurs murs que l’on puisse construire pour limiter les migrations, c’est le développement local », dit le Conseiller spécial. « La meilleure opportunité qui puisse être offerte aux Sahéliens, c’est de rester chez eux. Les gens ne migrent pas par plaisir. Ils migrent parce qu’ils n’ont aucune autre opportunité ».

Au Sahel, Ibrahim Thiaw fait le pari de l’énergie renouvelable et de la jeunesse – deux ressources dont la région dispose, à portée de main, pour assurer son développement.

 

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