L'ONU et les Etats-Unis ont besoin l'un de l'autre, affirme Mark Malloch Brown

7 juin 2006

Le Vice-Secrétaire général de l'ONU, Mark Malloch Brown, a appelé hier les Etats-Unis à renforcer leur engagement envers les Nations Unies, estimant que la pratique d'un « soutien furtif » ou inégal était nocif pour l'Organisation comme pour l'objectif américain de réformer l'ONU, appelant réciproquement le G-77 à surmonter sa méfiance pour trouver une solution à la crise financière qui pointe à l'horizon.

« Mon message sous-jacent vise les graves conséquences d'une pratique de l'Administration américaine depuis plusieurs décennies, qui est celle de ne s'engager en faveur de l'ONU que par intermittence », a déclaré hier à New York le Vice-Secrétaire général, Mark Malloch Brown, lors d'un discours à l'occasion d'un séminaire intitulé « Pouvoir et superpuissance : le leadership mondial au XXIème siècle ».

« Si ce discours pourrait être considéré comme plutôt non onusien », « j'espère que vous le prendrez comme il se doit », c'est-à-dire comme « une critique sincère et constructive de la politique américaine envers les Etats-Unis par un ami et admirateur », a souligné Mark Malloch Brown.

« Le fait est que la pratique actuelle de n'utiliser l'ONU en tant qu'outil diplomatique que furtivement tout en s'abstenant de la défendre contre ses critiques au niveau national n'est tout simplement pas durable. D'une manière ou d'une autre vous perdrez l'ONU », a-t-il prévenu.

Mais aujourd'hui les succès de l'ONU « sont soit attaqués soit non reconnus par les groupes anti-ONU ».

Mark Malloch Brown a cité l'exemple des opérations de maintien de la paix, moribondes il y a dix ans, qui jouent leur rôle dans 18 endroits du monde, du Congo à Haïti, du Soudan à la Sierra Leone et du Sud-Liban au Liberia, « à un prix annuel qui représente une affaire en or en comparaison d'autres opérations menées par les Etats-Unis ». « Et les Etats-Unis paient environ un quart du coût de ces opérations, soit un peu plus d'un milliard de dollars ».

« Le maintien de la paix multilatéral, même s'il ne dispose pas d'équipement lourd, est un modèle qui marche et qui est rentable ». Cela est vrai d'autres domaines des Nations Unies, de l'assistance humanitaire à l'éducation.

« Mais de nombreux décideurs ou leaders d'opinion à Washington, et encore davantage le public, restent incrédules ou sous-estiment ces réalisations ».

Mais le « moment de vérité » approche, a prévenu le Vice-Secrétaire général soulignant « qu'alors que s'accroît le poids des défis mondiaux, la capacité de l'ONU à répondre est affaiblie par l'absence du leadership américain ».

Ainsi, « la décision des Etats-Unis de demander un vote pour s'opposer à la création du Conseil des droits de l'homme, et sa décision de ne pas postuler à un siège après qu'elle a été approuvée à 170 voix contre 4 » rend plus difficile la perspective de rendre ce Conseil efficace et plus solide que son prédécesseur – la Commission des droits de l'homme.

Par ailleurs, si les critiques concernant la bureaucratie onusienne sont justifiées, le fait qu'elles perdurent est dû en partie au soutien inégal des Etats-Unis, sans compter que récemment aux yeux du reste du monde « la question extrêmement controversée de l'Iraq et la menace de la suspension des contributions financières » a contribué à faire de la relation ONU-US un « mariage difficile », a-t-il fait observer.

Pourtant, a souligné Mark Malloch Brown, « je sais que cela est injuste envers les véritables efforts des trois Secrétaires d'Etat avec lesquels j'ai travaillé - Albright, Powell et Rice – envers les questions relatives à l'ONU.

Mais cela n'est pas su ou bien compris, a-t-il souligné. « Voilà ce que j'appelle la 'diplomatie furtive'. Le rôle de l'ONU est un secret pour l'américain moyen alors qu'il est mis en lumière au Moyen-Orient ou dans d'autres régions du monde », a dit Mark Malloch Brown.

« Même une question aussi non-controversée que la rénovation du siège de l'ONU – monument historique de New York qui ne répond plus depuis longtemps aux règles de sécurité de la ville – est devenue 'sensible' à cause d'années de critiques et de stéréotypes anti-ONU, de sorte les politiciens ont peur de soutenir la création de meilleurs locaux pour « des bureaucrates onusiens trop payés et corrompus ».

Une conséquence en est que, « lorsque les Etats-Unis soutiennent à bon escient une question telle que la réforme de gestion, comme ils le font à l'heure actuelle, ils provoquent plus de suspicion qu'ils ne rallient de soutien ».

« En décembre dernier, par exemple, en grande partie sur l'insistance des Etats-Unis, au lieu d'un budget normal de deux ans a été adopté un budget temporaire de six mois – délai qui s'achève le 30 juin ».

« Les pays en développement et les pays développés – avec en tête les Etats-Unis, sont maintenant en opposition sur le point de savoir si des réformes suffisantes ont été adoptées pour lever cette limitation ou pour savoir s'il faut établir d'autres liens entre la réforme et le budget. Sans accord, nous ferons bientôt face à une crise financière », a-t-il prévenu.

« Il y a eu des réformes suffisantes au cours des 18 derniers mois, de la création d'un nouveau Bureau de l'Ethique et d'une politique de protection des dénonciateurs d'abus à la création de la Commission de consolidation de la paix et du Conseil des droits de l'homme ». Pourtant, « il faudra bientôt combler le fossé entre l'ampleur des questions à résoudre et les limites institutionnelles établies », a dit le Vice-Secrétaire général.

« Ainsi la question de permettre au Secrétaire général d'avoir plus d'autorité et de flexibilité pour répartir les postes et les ressources sans en référer directement aux Etats Membres a suscité une forte résistance du Groupe des 77, le principal groupe représentant les pays en développement, au motif que cela affaiblirait son devoir de responsabilité ».

« Ce n'est pas parce que la plupart des pays en développement refusent la réforme », a dit Mark Malloch Brown, « même si certains Etats sont en effet opposés à la réforme par elle-même et cherchent à manipuler le processus ».

« La question concerne plutôt les motivations et les pouvoirs de chacun ».

« C'est malheureux mais certains Etats, y compris parmi les pays modérés, ont la perception que tout ce que soutient les Etats-Unis relève de motivations cachées visant soit à subordonner les processus multilatéraux aux objectifs de Washington, soit à affaiblir les institutions, et qu'il faut donc s'y opposer sans véritable discussion, quels qu'en soient les mérites ».

Quant à la question du pouvoir, elle est liée à la représentativité du Conseil de sécurité, a souligné Mark Malloch Brown.

« Il y a d'abord une hostilité compréhensible des Etats Membres quant à la perception que le Conseil de sécurité, en particulier ses 5 membres permanents, cherchent à occuper un rôle dans des domaines qui ne lui incombent pas formellement, comme la réforme de la gestion et les droits de l'homme ».

Deuxièmement, il y a la conviction que « ces cinq membres permanents détenteurs du droit de veto, vainqueurs d'une guerre combattue il y a 60 ans, ne sont pas représentatifs du monde d'aujourd'hui – même si l'on examine les contributions financières ».

En effet, a-t-il ajouté, « les G-4, qui aspirent à entrer au Conseil (le Japon, l'Inde, le Brésil et l'Allemagne) apportent des contributions deux fois plus importantes que les P-4 – les quatre membres permanents sans les Etats-Unis ».

Citant en conclusion l'exemple du Darfour, Mark Malloch Brown s'est interrogé : « que peuvent faire les Etats-Unis seul au coeur de l'Afrique, dans un pays grand comme la France », « alors que le gouvernement de Khartoum est persuadé que les Etats-Unis souhaitent étendre leur hégémonie comme ils le perçoivent en Iraq et en Afghanistan ».

« Au final, l'action des Etats-Unis est entravée dès le départ », a-t-il dit.

« Les Etats-Unis ont besoin des moyens du multilatéralisme pour répondre aux préoccupations du Soudan. Ils ont besoin de l'ONU pour fournir un vaste éventail multiculturel de troupes et de partenaires humanitaires. Ils ont besoin de l'ONU pour fournir la légitimité internationale dont l'Iraq a prouvé une fois de plus qu'elle est une composant indispensable du succès sur le terrain ».

« Et pourtant, l'ONU a tout autant besoin de son premier parent, les Etats-Unis, pour pouvoir se déployer de façon crédible dans les régions les plus dangereuses du monde », a conclu le Vice-Secrétaire général.

 

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