"La catastrophe humanitaire au Nord de l'Ouganda est un génocide", affirme Olara Otunnu

18 octobre 2005

« La catastrophe humanitaire qui se produit au Nord de l'Ouganda est un génocide », a déclaré aujourd'hui Olara Otunnu, ancien Expert de l'ONU sur les enfants et les conflits armés, lors d'une conférence de presse donnée aujourd'hui à New York, où il a appelé la communauté internationale à assumer sa « responsabilité de protéger », principe qu'elle a adopté au sommet mondial.

« Je ne peux penser à aucune situation dans le monde qui ressemble de plus près à un génocide que celle du nord de l'Ouganda », a affirmé aujourd'hui Olara Otunnu, ancien Représentant spécial des Nations Unies pour les enfants et les conflits armés, dont le mandat a pris fin le 31 juillet, lors d'une conférence de presse donnée au siège de l'ONU à New York parainnée par la mission du Canada (voir sur le départ d'Olara Otunnu, notre dépêche du 1er juillet 2005).

« Il s'agit bien de l'intention d'éliminer en totalité ou en partie un groupe humain », a-t-il insisté.

Betty Bigombe, ancienne Médiatrice en chef du processus de paix pour le Nord de l'Ouganda, John Prendergast, Conseiller de l'ONG International Crisis Group et Carol Bellamy, ancienne directrice exécutive du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF), participaient également à cette conférence de presse donnée par l'organisation non gouvernementale « Action pour sauver les enfants enlevés au Nord de l'Ouganda [Act for Stolen Children of Northern Uganda]».

image• Retransmission de la conférence de presse[55mins]

« Cette crise dure depuis 20 ans, alors que la crise au Darfour dure depuis 2 ans seulement. Le monde s'est récemment déclaré consterné de voir les conditions des populations réfugiées dans le Superdome [un stade] de la Nouvelle Orléans pendant quelques jours, mais c'est exactement ce qui se passe en Ouganda depuis 10 ans sans discontinuité et à un niveau bien plus grave », s'est insurgé Olara Otunnu.

« Plus de 1.000 personnes meurent chaque semaine dans ces camps », où sont réfugiés quelque 1,6 millions de personnes. Les taux de suicide et d'alcoolisme sont astronomiques. 15 personnes se suicident chaque jour. 85% de la population souffre de dépression », a-t-il indiqué.

« La structure familiale, le système normatif et la terre ont été arrachés à ces populations, ainsi que leur bétail et leurs moyens de subsistance », a-t-il expliqué.

« Au début du conflit, le pays ne connaissait pas le VIH/sida. Aujourd'hui, les personnes atteintes du VIH/sida sont envoyées vers le nord par le gouvernement, afin de causer le maximum de dégâts parmi les fillettes », a-t-il rapporté.

« Des milliers d'enfants ont été enlevés », a-t-il rappelé, en référence au spectacle effarant de milliers d'enfants quittant chaque soir à la tombée de la nuit leurs familles pour dormir dans la forêt afin d'éviter d'être enlevés par l'Armée de résistance du Seigneur (Lord's Resistance Army, LRA), groupe armé connu pour ses activités sanguinaires dans le nord de l'Ouganda.

« Toute une génération d'enfants est prise entre la violence abominable de la LRA et les atrocités et les politiques cyniques du gouvernement », a-t-il accusé, affirmant que « si cette situation ne rentre pas dans la définition du génocide, je ne sais pas ce qui y rentre ».

La communauté internationale ne peut pas dire : « nous ne savions pas, pourquoi personne ne nous a-t-il alerté ». « Ils ne peuvent pas dire non plus que cela ne se déroule pas sous ses yeux », a-t-il ajouté.

« La conspiration du silence face à la situation au Nord de l'Ouganda est un nuage moral sur la communauté internationale qui nous laisse profondément songeurs », a-t-il déploré.

Olara Otunnu a rappelé la nécessité fondamentale du leadership des Nations Unies sur cette question, appelant le Secrétaire général à « assumer son rôle » pour mettre fin à ce génocide.

Il a aussi rappelé la communauté internationale à ses propres engagements pris dans le document final du sommet mondial.

« Il y a quelques semaines, les augustes dirigeants des Etats Membres ont solennellement adopté le principe de la responsabilité de protéger » les populations en danger de génocide, de crime contre l'humanité, de nettoyage ethnique ou de crime de guerre », lorsque les dirigeants d'un pays ne peuvent ou ne veulent pas protéger leur population, a-t-il rappelé.

« C'est le premier test brûlant du sérieux de cette déclaration ». « Ces dirigeants sont-ils disposés à agir de façon objective, sur la base de faits objectifs, ou est-ce, comme d'habitude, deux poids deux mesures ? », s'est-il demandé.

Interrogée sur la raison pour laquelle au long des années, la situation a été traitée comme une « catastrophe naturelle » et pas une crise politique internationale, Carol Bellamy a rappelé que le dernier rapport sur les enfants dans les conflits armés et la dernière résolution du Conseil de sécurité visait directement la crise en Ouganda (voir notre dépêche du 26 juillet 2005).

Olara Otunnu, qui a occupé le poste de Représentant spécial du Secrétaire général pour les enfants et les conflits armés, avait déjà interpellé la Commission des droits de l'homme en 2001, en des termes qui restent absolument valides aujourd'hui, la situation n'ayant qu'empiré.

« Je suis effaré par les déclarations selon lesquelles cette crise concerne une situation interne à l'Ouganda ». Les crises internes du Soudan, du Zimbabwe, du Liberia, n'ont pas empêché la communauté internationale d'agir, avait-t-il rappelé, « pourquoi n'est pas le cas en Ouganda ? ».

Interrogé sur l'absence de processus de paix, John Prendergast a appelé à augmenter la pression internationale, les capacités de la Cour pénale internationale (CPI), qui ne dispose d'aucuns moyens concrets ni de forces de police et à présenter un plan de paix à Joseph Kony, le chef de la LRA, qu'il a qualifié de « fou schizophrénique ».

Mais la pression actuelle ne va pas assez loin, il faut progresser sur les trois fronts, a-t-il souligné, accusant les Etats-Unis d'avoir laissé à Joseph Kony la responsabilité de décider du sort de 1,5 millions de réfugiés et de la vie et de la mort de milliers d'enfants-soldats, ainsi que l'Union européenne pour n'avoir pas financé le processus de paix.

Interrogée sur la meilleure solution pour rétablir la paix, Betty Bigombe a souligné que la réponse était loin d'être évidente. « L'arrestation de Joseph Kony pourrait ne pas être la solution ». « Je ne crois pas que cela mettrait fin à la guerre », a-t-elle indiqué, rappelant que c'était un chef très habile et qu'il fallait comprendre l'élément spirituel qui lui permettait de recruter autant de personnes.

« Il pense qu'il a été envoyé par Dieu pour faire ce qu'il fait […] et se considère lui-même comme un Dieu tout puissant », a-t-elle conclu.

Le conflit en Ouganda prend sa source immédiate lorsqu'en 1986 l'actuel président, Yoweri Museveni, renverse Milton Obote, premier président de l'Ouganda lors de l'indépendance en 1962.

Milton Obote, originaire de l'ethnie Acholi du Nord de l'Ouganda, avait été renversé une première fois en 1971 par Idi Amin Dada et avait repris le pouvoir en 1979 grâce à des forces de son ethnie d'origine, les Acholi du Nord de l'Ouganda, responsables du massacre de près d'un million de personnes.

Lorsque Yoweri Museveni prend le pouvoir en 1986 grâce au Mouvement de résistance nationale, il vise principalement les forces Acholi, qui fuient vers le Soudan et rejoignent l'Armée de résistance du Seigneur (Lord's Resistance Army, LRA).

Joseph Kony prendra la direction de la LRA en 1992 à partir de camps installés au Sud du Soudan. Appartenant à l'ethnie Acholi, il se pose comme un guérisseur adepte « Mouvement du Saint Esprit » -mouvement chrétien fondamentaliste qui prétend instaurer un gouvernement sur la base des dix commandements, fondé par Alice Lakwena.

La LRA s'est illustrée par sa cruauté en adoptant pour tactique de kidnapper des enfants, garçons et filles, afin d'en faire des travailleurs, des esclaves sexuels et des combattants, et de maintenir sa férule par des mutilations, coupant oreilles et lèvres et posant des cadenas sur les lèvres des enfants pour qu'ils ne puissent pas parler.

En 1994, le gouvernement soudanais commence le financement de la LRA, en représailles au soutien apporté par le gouvernement ougandais au mouvement rebelle de l'Armée de libération populaire du Soudan.

Les pourparlers de paix avec la LRA, négociés par la ministre Betty Bigombe, sont alors soudainement annulés par le président Museweni.

A partir de 1995, l'Acholiland connaît des mouvements d'enlèvement d'enfants en masse – jusqu'à 10.000 selon l'UNICEF - et des massacres, menés par la LRA contre sa propre population afin de « discréditer le gouvernement », causant le déplacement de centaines de milliers de personnes.

En 1999, le gouvernement offre une amnistie à Joseph Kony et aux chefs de la LRA, mais en 2001, après la réélection du président Museveni, les attaques reprennent contre la population civile.

En août 2004, la Cour pénale internationale (CPI) confirme qu'à la demande du gouvernement, elle entame une enquête sur la situation dans le nord du pays, pour examiner les allégations de crimes contre l'humanité (voir notre dépêche du 29 juillet 2004).

La semaine dernière, le Secrétaire général a salué l'inculpation par la Cour pénale internationale de six membres de l'Armée de résistance du Seigneur, estimant que la Cour lançait un message fort contre l'impunité (voir notre dépêche du 7 octobre 2005).

Parallèlement, le Programme alimentaire mondial (PAM) prévenait que son opération visant à nourrir 1,45 millions de personnes déplacées dans le nord de l'Ouganda, qui ne survivent que grâce à l'assistance humanitaire, pourrait s'arrêter par manque de fonds à partir du mois de décembre (voir notre dépêche du 12 octobre 2005).

 

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