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RDC : la cheffe de la MONUSCO veut tirer les leçons du départ du Sud-Kivu pour poursuivre le désengagement

La cheffe de la MONUSCO, Bintou Keïta, lors d'une visite dans la province du Sud-Kivu, en République démocratique du Congo.
MONUSCO/Michael Ali
La cheffe de la MONUSCO, Bintou Keïta, lors d'une visite dans la province du Sud-Kivu, en République démocratique du Congo.

RDC : la cheffe de la MONUSCO veut tirer les leçons du départ du Sud-Kivu pour poursuivre le désengagement

Par Jérôme Bernard
Paix et sécurité

Après son départ fin juin de la province du Sud-Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo, la Mission des Nations Unies en RDC (MONUSCO) n’est désormais plus présente que dans les provinces du Nord-Kivu et l’Ituri, où l’insécurité et l’instabilité sont à un niveau élevé.

Dans un exposé devant le Conseil de sécurité sur la situation dans l'est de la RDC lundi 8 juillet, la cheffe de la MONUSCO, Bintou Keita, a salué la trêve humanitaire de deux semaines qui a débuté le 5 juillet et souhaité qu'elle aboutisse à « une vraie cessation des hostilités ».

Elle a rappelé que la situation sécuritaire ces derniers mois n'a cessé de se détériorer dans l'est du pays.

La Représentante spéciale du Secrétaire général en RDC a observé que le désengagement de la MONUSCO du Sud-Kivu, à la demande du gouvernement congolais, s’était déroulé dans les délais prévus.

Dans un entretien avec ONU Info, en marge de sa rencontre avec le Conseil de sécurité, elle estime qu’il faut tirer les leçons du départ du Sud-Kivu dans le cadre du désengagement progressif de la Mission prévu dans les provinces du Nord-Kivu et d’Ituri. Elle souligne qu'aucune échéance n’a été fixée concernant le départ de la MONUSCO de ces deux provinces.

Cet entretien a été édité pour des raisons de clarté et de longueur

Un jeune garçon est assis dans un site de personnes déplacées à Goma, province du Nord-Kivu, en RDC.
© UNICEF/Jospin Benekire
Un jeune garçon est assis dans un site de personnes déplacées à Goma, province du Nord-Kivu, en RDC.
ONU Info : Madame Bintou Keita, vous êtes la cheffe de la MONUSCO. Vous venez de faire un exposé devant le Conseil de sécurité sur la situation dans l'est de la République démocratique du Congo. Ma première question porte sur la trêve humanitaire qui a démarré le 5 juillet. Qu'est-ce que vous attendez de cette trêve ?

Bintou Keita : On a appris la mise en place de cette trêve pour deux semaines avec beaucoup d'appréciation parce que nous pensons que c'est nécessaire. Les populations sont fatiguées, les humanitaires sont fatigués, tout le monde est fatigué d'avoir tous les jours une augmentation du nombre de personnes déplacées à cause de la situation de guerre qui continue. Cela ne s'est pas réduit, cela ne fait qu'augmenter, donc c'est une bonne chose.

Nous remercions les États-Unis et la facilitation angolaise qui ont soutenu cela et pour nous, c'est important que pendant cette trêve il y ait une continuité de cessation des hostilités par toutes les parties, non seulement au Nord-Kivu et notamment dans le petit Nord.

Dans quelques jours, il y aura les Jeux olympiques à Paris. Le concept de la trêve est né en Grèce il y a très longtemps avec l'idée que tout le monde dépose les armes et s'engage dans des activités bien plus positives. Nous espérons que la trêve continuera bien au-delà des 15 jours, qu'il y ait une vraie cessation des hostilités pour donner de la chance à une reprise et un renforcement des processus de paix, notamment le processus de Luanda facilité par l'Angola.

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ONU Info : À la fin du mois de juin, comme convenu avec le gouvernement congolais, la MONUSCO a achevé son retrait du Sud-Kivu, marquant la fin de la première phase du désengagement du pays. Quelles sont les leçons tirées de cette première phase ?

Bintou Keita : Beaucoup de leçons ont été tirées de la mise en œuvre de cette première phase. Je pense que la première, c'est qu’il ne faut pas mettre des bornes, en termes de démarrage et en termes de fin. Je pense qu'il faut raisonner en termes de ce qui doit être fait et comment cela doit être fait, qu'il s'agisse des différents éléments logistiques, humains, de la pluviométrie, mais aussi des équipements qui appartiennent aux contingents déployés. Tout cela doit être pris en compte afin que les pressions dictées par une date ne soient pas présentes et que cela soit vraiment en fonction de l'évolution de la réalité sur le terrain.

On a un plan à mettre en œuvre, mais ce plan doit être flexible et doit comprendre qu’il y a des impondérables, il y a des aspects que l'on ne contrôle pas. Et donc la contingence doit être intégrée dans la planification. Toutes les parties prenantes, que ce soit le gouvernement au niveau central, au niveau provincial ou même les différentes composantes des Nations Unies et de la MONUSCO, doivent prendre cela comme une des grandes leçons.

Et puis on a mis en place une équipe multidisciplinaire qui va interagir avec la partie gouvernementale pour examiner en détail toutes les leçons que nous avons tirées de ce désengagement, en sachant que pour moi, l'une des plus grandes leçons, c'est le fait que, au-delà de ne pas mettre de bornes, tout devient politique très vite, qu'il s'agisse des autorités, mais aussi des pays contributeurs de troupes et de police. Et puis il y a aussi toutes les discussions avec le siège sur certains aspects logistiques, opérationnels qui prennent beaucoup d'énergie et de temps.

ONU Info : La MONUSCO est toujours présente au Nord Kivu et en Ituri, où le niveau de violence est très élevé. Est-ce que vous pensez que ce niveau élevé d'insécurité et d'instabilité pourrait ralentir la prochaine phase des engagements de la MONUSCO du pays ?

Bintou Keita : Je pense que la réalité c'est qu'au vu des leçons que nous avons déjà tirées de la mise en œuvre de la phase une de retrait du Sud-Kivu, et ce de commun accord avec les autorités congolaises aux niveaux provincial et central, et répéter d'ailleurs ce matin dans la session ouverte du Conseil par le Représentant permanent de la RDC, il faut absolument qu'on consolide ce que nous avons fait au Sud-Kivu.

Il faut notamment donner la chance aux autorités de monter en puissance dans le déploiement de leurs forces de sécurité, que ce soit l'armée ou la police pour la protection des civils, parce que c'est le point central des inquiétudes finalement de tout le monde. Il y a quelques jours, 400 policiers ont été déployés pour venir renforcer les forces de sécurité au Sud-Kivu.

Il faut du temps parce qu’il y a tellement de priorités concomitantes pour l'utilisation des forces de sécurité de la RDC, et notamment sur le théâtre d'opérations du petit Nord que demander que tout soit parfait à l'instant T+ n’est pas réaliste.

Pour moi, il faut prendre la mesure des leçons, tirer toutes les conséquences et bien se préparer. Et croyez-moi, bien se préparer, cela prend du temps, cela demande de l'investissement.

ONU Info : Sur un autre sujet, vous avez exprimé votre inquiétude par le passé, quant à l'intensification de la mésinformation et de la désinformation, la MONUCO a pris des initiatives pour lutter contre les discours de haine et la désinformation. Est-ce que cela a fonctionné ?

Bintou Keita : Je pense que c'est difficile de dire si cela a fonctionné une fois pour toutes. Je pense que c'est un investissement continu pour la mission parce que la lutte contre la désinformation et la mésinformation, c’est une nouvelle « bataille », c'est une nouvelle « guerre » et je pense qu’elle est installée pour très longtemps.

Mais je peux dire qu’avec l'équipe que nous avons sur terrain à Kinshasa et dans les provinces, en combinaison avec l'appui du siège (de l'ONU), nous avons une équipe très large qui fait un suivi serré de ce qui se passe sur les réseaux sociaux et sur le terrain.

Nous avons formé beaucoup d'influenceurs, et notamment des jeunes hommes et des jeunes femmes, pour lutter contre la désinformation et la mésinformation mais aussi pour faire ce qu'on appelle le fact-checking.

En même temps, on a aussi augmenté la façon dont on parle de la mission. Au lieu de nous-mêmes de parler de la mission, nous utilisons de plus en plus ceux qui bénéficient de la mise en œuvre du mandat de la mission pour parler au nom de la mission.

Je dirais donc qu'il y a des progrès, que les efforts doivent continuer et que le soutien du siège (de l'ONU) doit continuer. Et puis si les comités budgétaires sont bienveillants à cette nouvelle forme de « guerre », c'est de faire en sorte qu'on ait les ressources humaines, les équipements et les matériels appropriés pour faire cela.