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Des femmes et leurs enfants, dans un village d'Afghanistan

Afghanistan : Continuons avec patience le dialogue avec les Talibans, plaide l'envoyée de l’ONU

© OCHA/Charlotte Cans
Des femmes et leurs enfants, dans un village d'Afghanistan

Afghanistan : Continuons avec patience le dialogue avec les Talibans, plaide l'envoyée de l’ONU

Femmes

La plus haute responsable politique de l'ONU en Afghanistan continue d'espérer que les dirigeants talibans reviendront sur leur position sur les droits des femmes. En attendant, elle exhorte la communauté internationale à ne pas abandonner le pays.

Roza Otunbayeva, ancienne Présidente et ministre des Affaires étrangères du Kirghizistan, est Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations Unies pour l'Afghanistan et Cheffe de la Mission d'assistance des Nations Unies dans le pays, la MANUA.

Elle doit vivre et travailler dans un État dont les autorités de facto ont pratiquement banni les femmes de la société, leur interdisant de travailler, d'étudier et de visiter les espaces publics. Mais les Talibans rencontrent régulièrement la Représentante de l’ONU et la traitent avec respect.  

« Une relation de travail normale avec les Talibans »

« Je ne ressens aucune discrimination. Je pense que nous avons une relation de travail normale », a-t-elle assuré à ONU Info lors d'une récente visite au siège des Nations Unies à New York, où elle a informé le Conseil de sécurité sur la difficile situation du pays. 

Roza Otunbayeva tente d'user de son autorité auprès des Talibans pour les persuader d'abandonner leur politique d'atteinte aux droits des femmes.

« Je parle tout le temps aux ministres talibans, et ils sont engagés dans un dialogue. Tous comprennent la valeur des contacts internationaux », a-t-elle insisté.

« Ils étaient tous moudjahidines dans le passé, et ont connu les combats. Parmi eux, un sur trois a été détenu à Guantanamo. Ils ont une telle biographie ... Et pourtant, nous travaillons ensemble sur tous les fronts. Je leur dis, écoutez, les femmes peuvent tout faire, elles peuvent mener des missions… Je leur parle des dizaines, des centaines de femmes ministres dans les pays musulmans, des femmes présidentes ».  

Jusqu'à présent, il n'a pas été possible de convaincre les Talibans, mais la haute responsable de l'ONU n'a pas pour autant perdu espoir. « Il faut de la patience, de la patience et encore de la patience », a-t-elle reconnu.

Dans son discours devant le Conseil de sécurité, fin septembre, la Représentante spéciale a appelé la communauté internationale à ne pas tourner le dos à l'Afghanistan en dépit des évènements qui s’y déroulent. « Le pays croule sous les problèmes », a-t-elle confirmé à ONU Info.

« Le plus urgent d’entre eux est le manque de nourriture suffisante pour survivre à la prochaine saison hivernale. Les hivers en Afghanistan sont très rigoureux, et les gens sont démunis, pauvres et affamés. Beaucoup sont atteints de maladies. Dans ce pays, il n’est pas une famille qui n’ait perdu un de ses membres en quarante ans de guerre ».

Roza Otunbayeva, Représentante spéciale du Secrétaire général de l'ONU en Afghanistan, et cheffe de la Mission d'Assistance des Nations Unies dans ce pays
UN News
Roza Otunbayeva, Représentante spéciale du Secrétaire général de l'ONU en Afghanistan, et cheffe de la Mission d'Assistance des Nations Unies dans ce pays

Des millions d’Afghans souffrent de toxicomanie

Selon Roza Otunbayeva, sur les quelque 40 millions d'habitants de l'Afghanistan, entre cinq et huit millions, dont un million de femmes et d'enfants, souffrent de toxicomanie. 

« De nombreuses femmes deviennent narco dépendantes en travaillant au tissage des tapis. C'est un emploi très monotone et fastidieux, et pour ne pas s'endormir, pour rester à l’ouvrage, beaucoup d’entre elles ont recours à la drogue », a-t-elle expliqué.

Les hommes utilisent également l'opium comme stimulant « afin que le corps puisse supporter de longues journées de travail. Et c'est ainsi qu'ils tombent progressivement dans la dépendance », a-t-elle ajouté.

« Un autre problème est le manque de médicaments, qui conduit beaucoup d’Afghans à recourir à des remèdes traditionnels, dont l'opium encore. Il est utilisé contre la douleur, pour tout ce que vous voulez ».

Financement insuffisant

La cheffe de la mission d’assistance de l’ONU visite régulièrement des cliniques où les enfants souffrant de malnutrition sont soignés, où des prothèses artisanales sont fabriquées pour les amputés et des Afghans toxicomanes tentent de se désintoxiquer. « Nous sommes cernés par une pauvreté insoluble », a-t-elle confié. « Et il n'y a pas assez d'argent pour assurer une aide adéquate ».

Le manque de financement, selon la Représentante spéciale, est la conséquence des actes du gouvernement actuel, qui tente d'effacer complètement les femmes afghanes.

Cinquante normes et décrets ont été adoptés qui interdisent aux filles d'étudier après la sixième année ainsi qu’à l’université. Les femmes ne sont pas autorisées à aller dans les parcs, aux gymnases, aux bains.

« Certaines m'ont dit que lorsqu’elles n’ont pas d'eau chaude à la maison, elles ne peuvent pas emmener leurs enfants au bain public - c'est aussi interdit maintenant », a-t-elle raconté. « C'est à cause de cette attitude envers les femmes que les donateurs – principalement les pays occidentaux – refusent de fournir leur aide ».

Dans le même temps, a ajouté la Représentante de l'ONU, les Talibans veulent que la communauté internationale les reconnaisse et lève les sanctions.

Les leçons du passé

« La communauté internationale a déjà fait l’expérience, et tiré les leçons de l'arrivée au pouvoir des Talibans, lorsque le pays a été laissé à leur discrétion avant de devenir un foyer de terrorisme », a-t-elle rappelé. « Et puis les attentats du 11 septembre 2001 ont eu lieu ».

« Aujourd'hui, bien sûr, nous continuons à dialoguer. Nous représentons la communauté internationale qui de son côté a présenté ses doléances », a-t-elle ajouté. « Mais en fin de compte, il nous faut trouver un point d’entente pour permettre à ce pays de se développer de manière normale. Cela signifie, tout d'abord, que les femmes doivent être autorisées à sortir de leur cachette ».

Toujours sur ses gardes

Roza Otunbayeva a également donné un aperçu de la vie du personnel des Nations Unies en Afghanistan, qui vit sous protection dans un complexe à la périphérie de la capitale, Kaboul.

« Il y a toujours une menace d’attentats terroristes », a-t-elle confié. L'année dernière, l'ambassade de Russie et un hôtel principalement utilisé par des ressortissants chinois ont explosé, tandis que l'ambassadeur pakistanais a failli être tué ».

« Les militants de Daech sont peut-être derrière ces attaques, et tentent ainsi de démontrer que les Talibans sont incapables de gouverner le pays. Donc, nous restons tous très prudents. Nous ne pouvons pas baisser notre garde une minute », a-t-elle dit.

« De plus, il n’y a pas le moindre divertissement », a-t-elle révélé.

« Savez-vous que les Talibans ont interdit la musique ? Il n'y a pas de concerts, rien. Aucune d'entre nous ne peut même aller simplement au magasin seule, par exemple. Sans musique ni alcool, notre vie est rude », dit-elle en souriant.