Afghanistan : aucun pays ne peut exclure la moitié de sa population de la société, affirme l’ONU

Des femmes afghanes participent à la vaccination d'enfants contre la Polio
© UNICEF/Frank Dejongh
Des femmes afghanes participent à la vaccination d'enfants contre la Polio

Afghanistan : aucun pays ne peut exclure la moitié de sa population de la société, affirme l’ONU

Femmes

En réponse à la décision des Talibans d’interdire le travail des femmes dans les ONG en Afghanistan, Martin Griffiths, Coordinateur humanitaire de l’ONU ainsi que les chefs d’agences de l’ONU et de plusieurs organisations humanitaires ont réaffirmé que « la participation des femmes à la fourniture de l’aide n’est pas négociable et doit continuer », et exhorté les autorités à revenir sur cette décision.

« Interdire aux femmes le travail humanitaire a des conséquences mortelles immédiates pour tous les Afghans. Déjà, certains programmes urgents ont dû s’arrêter temporairement en raison du manque de personnel féminin », lit-on dans le communiqué conjoint.

Les agences humanitaires des Nations Unies et des ONG internationales ont souligné que certains programmes « urgents » sont temporairement arrêtés en Afghanistan et que de nombreuses autres activités devront également être interrompues en raison de cette interdiction.

« Nous ne pouvons pas ignorer les contraintes opérationnelles auxquelles nous sommes confrontés en tant que communauté humanitaire », a fait remarquer M. Griffiths. « Nous nous efforcerons de poursuivre les activités vitales et urgentes… Mais nous prévoyons que de nombreuses activités devront être interrompues car nous ne pouvons pas fournir une aide humanitaire fondée sur des principes sans les travailleuses humanitaires ».

Plus largement, les agences humanitaires ont réaffirmé leur engagement à fournir une aide « indépendante, fondée sur des principes, et vitale pour toutes les femmes, tous les hommes et tous les enfants qui en ont besoin ».

Un grave déni de l’humanité des femmes

Plus de 500 femmes travaillent avec 19 ONG partenaires, au service de près d’un million de femmes et de filles en Afghanistan, a indiqué jeudi l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), qui se joint aux autres organisations humanitaires pour demander elle aussi l’annulation de l’interdiction imposée par des Talibans, arguant que ces mesures  l’obligent à interrompre des activités cruciales pour le peuple afghan.

« Empêcher les femmes de travailler dans le domaine humanitaire est un grave déni de leur humanité. Cela n’entraînera que davantage de souffrances et de difficultés pour tous les Afghans, en particulier les femmes et les enfants », a déclaré dans un communiqué le Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, Filippo Grandi.

Dans les 34 provinces de l’Afghanistan, les femmes ont pris une part active à la réponse humanitaire, permettant au HCR d’atteindre plus de six millions d’Afghans depuis août 2021. Avec tant d’autres restrictions imposées aux femmes, ce nouveau décret aura un impact dévastateur sur la population afghane, composée d’environ 40 millions de personnes.

« Limiter sévèrement les droits des femmes afghanes et leur participation aux efforts humanitaires et de développement risque de pousser davantage de familles à fuir les frontières en tant que réfugiés. Cela réduit également les perspectives de solutions à long terme pour les personnes déjà déplacées, comme la décision de rentrer volontairement chez elles pour reconstruire leur vie », a fait valoir M. Grandi.

Une infirmière dans une maternité de Gardez, en Afghanistan
© UNICEF/Mihalis Gripiotis
Une infirmière dans une maternité de Gardez, en Afghanistan

Le personnel féminin est à l’avant-garde des efforts de réponse humanitaire

En plus de fournir une aide humanitaire essentielle, le personnel féminin est à l’avant-garde des efforts visant à trouver des solutions pour les Afghans affectés par quatre décennies de conflit et de persécution, y compris des millions de réfugiés et de déplacés internes.

Quelque 3,4 millions de personnes sont actuellement déplacées à l’intérieur de l’Afghanistan et 2,9 millions d’autres réfugiés hors du pays.

Les agences humanitaires opérant dans ce pays demandent donc aux autorités de facto de reconsidérer et d’annuler cette directive, ainsi que toutes les directives bannissant les femmes des écoles, des universités et de la vie publique. « Aucun pays ne peut se permettre d’exclure la moitié de sa population de sa contribution à la société », ont-elles fait valoir.

Une décision qui efface leur seule vie sociale

Le Comité des Nations Unies pour l'élimination de la discrimination à l'égard des femmes (CEDAW) a aussi fermement condamné autant l’exclusion des femmes de l’enseignement secondaire et supérieur que l’interdiction de travail dans les ONG, soulignant que ces politiques contribueraient à « accroître l’un des écarts entre les sexes les plus importants au monde et mettraient en péril l’ensemble du pays pendant des générations ».

Dans un communiqué, le Comité s’insurge contre l'ordonnance d’interdiction de travail dans les ONG qui non seulement privera les femmes et leurs familles de revenus, mais effacera aussi complètement leur seule vie sociale et leur interdira de contribuer au développement et à « l’aide humanitaire dans un pays où 6 millions de personnes sont menacées de famine ».

Le Comité demande également le respect du droit de rassemblement des femmes qui protestent contre leur exclusion des universités et la libération immédiate de celles qui ont été arrêtées au cours de ces manifestations.

Des pourparlers sont en cours avec les dirigeants talibans

Pour sa part, jeudi après-midi, le Coordonnateur résident des Nations Unies en Afghanistan, Ramiz Alakbarov, a déclaré aux médias au siège de l’ONU à New York que le chef des secours de l’ONU - ainsi que d’autres hauts responsables - se rendraient dans le pays dans les prochains jours pour tenter de trouver une solution à la crise touchant la participation des femmes au travail humanitaire et leur accès à l’éducation.

Il a déclaré que « certaines activités » avaient déjà été suspendues, réitérant que le système des Nations Unies était pleinement « engagé envers le peuple » de l’Afghanistan et en faveur de la pleine égalité des sexes.

Selon M. Alakbarov, les dirigeants talibans sont déjà en contact au « plus haut niveau possible » avec ceux de l’ONU sur le terrain, et un accord a déjà été conclu avec les dirigeants talibans dans le secteur de la santé, de sorte qu’il n’y aura « aucun obstacle » à la poursuite du travail vital des femmes dans ce domaine.

Il a souligné que la prestation de services de santé et d’autres formes d’aide essentielles ne serait pas possible sans les femmes et qu’il était « pratiquement impossible » de lancer de nouveaux programmes sans leur participation.

Avec plus de 28 millions d’Afghans dans le besoin, « nous devons résoudre les goulets d’étranglement pour répondre aux besoins aussi systématiquement que possible », a-t-il ajouté.

Il est essentiel d’expliquer aux dirigeants talibans les conséquences des restrictions imposées aux femmes et aux filles, « et de travailler à une solution », a-t-il dit. Il a souligné qu’il serait impossible, par exemple, d’offrir des services de protection aux femmes en l’absence de personnel féminin, ou d’atteindre des millions de femmes dans le besoin, en utilisant seulement des travailleurs masculins.