L’inaction face aux violences sexuelles n'est pas une option, affirme l'ONU devant le Conseil de sécurité

13 avril 2022

« Que signifient aujourd'hui les dix résolutions sur les femmes, la paix et la sécurité - dont cinq sont clairement axées sur la prévention et le traitement de la violence sexuelle liée aux conflits - pour une femme en Ukraine, en Afghanistan, au Myanmar ou au Tigré ? », a demandé mercredi la Représentante spéciale de l’ONU pour les violences sexuelles liées aux conflits armés aux membres du Conseil de sécurité.

« Chaque nouvelle vague de guerre entraîne une marée montante de tragédie humaine, y compris de nouvelles vagues du crime le plus ancien, le plus silencieux et le moins condamné de la guerre », a déploré Pramila Patten lors d'une réunion du Conseil au niveau ministeriel portant sur « la responsabilité en tant que prévention » au chapitre Femmes, paix et sécurité.

La promesse de la prévention

« Pourtant, la promesse exprimée par ce Conseil dans ses résolutions est la prévention », a souligné Mme Patten.

Selon la Représentante spéciale, l’organe onusien dispose dans ses résolutions de tous les outils nécessaires pour « briser les cycles apparemment sans fin de la violence sexuelle, de l'impunité et de la vengeance, afin de préserver les générations futures de ce fléau ».

« Chaque membre de ce Conseil peut montrer la voie en reflétant cette interdiction dans ses manuels militaires, la diffusion et la formation au droit international humanitaire, les codes de conduite et les mesures disciplinaires militaires à tous les niveaux de la chaîne de commandement », a-t-elle précisé.

Pramila Patten, Représentante spéciale du Secrétaire général chargée de la lutte contre les violences sexuelles dans les conflits, informe le Conseil de sécurité des Nations Unies sur les femmes, la paix et la sécurité.
Photo ONU/Loey Felipe
Pramila Patten, Représentante spéciale du Secrétaire général chargée de la lutte contre les violences sexuelles dans les conflits, informe le Conseil de sécurité des Nations Unies sur les femmes, la paix et la sécurité.

49 parties responsables, dont 70% récidivistes

Le dernier rapport du Bureau de la Représentante énumère 49 parties soupçonnées de manière crédible d'avoir commis ou d'être responsables de schémas de violence sexuelle dans des situations figurant à l'ordre du jour du Conseil.

« Plus de 70% d'entre elles sont des auteurs récidivistes, qui figurent sur la liste depuis cinq ans ou plus sans prendre de mesures correctives ou de redressement », a fait valoir Mme Patten.

Elle a appelé à « faire coïncider la pratique consistant à inscrire les auteurs présumés sur la liste et la pratique consistant à imposer des mesures ciblées et graduées par les comités de sanctions afin d'améliorer la conformité ».

Plaidoyer pour l’Ukraine

Abordant la situation en Ukraine, Mme Patten a estimé que « tous les signaux d'alarme clignotent au rouge ». « Et pourtant les infrastructures civiles essentielles ont été réduites à l'état de décombres et de ruines. Les services liés à la violence sexiste et à la santé génésique sont les moins disponibles, juste au moment où ils sont le plus nécessaires », a-t-elle averti.

Elle a rappelé qu’elle avait exhorté toutes les parties au conflit « à assurer la protection des femmes et des filles contre la violence sexuelle, la traite et l'exploitation », à l'intérieur du pays et au-delà des frontières, « suite à la fuite démographique la plus rapide de ce siècle ».

Elle a également réitéré sa « vive inquiétude » face aux allégations de plus en plus nombreuses de violences sexuelles et demandé que des enquêtes rapides et rigoureuses soient menées, afin de garantir l'obligation de rendre des comptes, « aspect central de la dissuasion, de la prévention et de la non-répétition ».

« Le fait de ne pas reconnaître les atrocités passées et de ne pas enquêter sur elles est le signe le plus sûr que les violations se poursuivront sans relâche » a souligné Mme Patten.

« Nous n'avons pas besoin de données concrètes pour que toutes les parties garantissent une tolérance zéro pour les violences sexuelles. Les témoignages personnels poignants et les images vues dans le monde entier, notamment de viols sous la menace d'une arme à feu et de viols devant les membres de la famille, sont un appel à l'action », a-t-elle estimé.

Une mère et sa fille fuient la violence à Bucha, dans l'oblast de Kyïv, en Ukraine.
© PNUD/Oleksandr Ratush
Une mère et sa fille fuient la violence à Bucha, dans l'oblast de Kyïv, en Ukraine.

Des histoires humaines douloureuses qui réclament justice et réparation

Le fossé entre les engagements et le respect, les résolutions et la réalité, est évident à chaque page du rapport annuel, avec des violences sexuelles commises en tant que tactique de guerre, de torture, de terrorisme et de répression politique, selon la Représentante spéciale.

Le rapport du Bureau de la Représentante couvre 18 situations de pays et documente près de 3.300 cas de violences sexuelles vérifiés par l'ONU liées à des conflits et commis en 2021, soit une augmentation de quelques 800 cas par rapport à 2020.

Le nombre le plus élevé d'incidents a, encore une fois, été enregistré en République démocratique du Congo (1.016). La grande majorité des incidents ont visé des femmes et des filles (97%). Le rapport signale 83 cas enregistrés contre des hommes et des garçons, la majorité d'entre eux ayant eu lieu dans des lieux de détention et 12 cas vérifiés visant des personnes LGBTQI.

Les sociétés doivent réaliser que la seule honte du viol est de le commettre, de le commander ou de le tolérer.

Le Représentante a cité une dizaine d’exemples, dont la prise pour cible en Afghanistan d'une policière enceinte de huit mois ayant été sauvagement torturée et tuée dans la province de Ghor en raison de son action contre les violences sexuelles ; les milliers de civils enlevés par Daech en Iraq et en Syrie, entre 2014 et 2017, qui demeurent en captivité, qui sont victimes de mariage forcé et d'esclavage sexuel ; ou encore les corps abandonnés d’une femme et de deux filles en République centrafricaine retrouvés quelques jours après leur enlèvement et leur viol par des éléments armés en République centrafricaine.

Mme Patten a réitéré que la violence sexuelle « est évitable, mais non inévitable » et que les survivants « doivent être considérés par leurs sociétés comme les détenteurs de droits qui seront respectés et appliqués ».

La défenseure des droits humains s’est félicitée des quatre « développements encourageants » en termes de justice transitionnelle, au Guatemala, en Iraq, en Colombie, et par rapport à la Syrie, regrettant que « les quelques cas emblématiques de justice rendue restent l'exception qui prouve la règle de la justice refusée ».
 

Les conflits et les situations d'instabilité peuvent entraîner des niveaux plus élevés de violence sexiste à l'encontre des femmes et des filles.
© UNICEF/STARS/Kristian Buus
Les conflits et les situations d'instabilité peuvent entraîner des niveaux plus élevés de violence sexiste à l'encontre des femmes et des filles.

L’impunité normalise la violence

Selon Mme Patten « les poursuites constituent une forme de prévention et peuvent contribuer à transformer la culture séculaire d'impunité pour ces crimes en une culture de dissuasion ».

Les survivants continuent d'être « réduits au silence » par le traumatisme, la douleur et le désespoir, par la stigmatisation, l'insécurité et la rareté des services offerts.

« Il existe une relation entre le silence individuel et le silence officiel : on ne peut attendre des survivants qu'ils dénoncent ce que l'État lui-même nie. Lorsque les coupables sont libres, les survivants marchent dans la peur, portant le fardeau de l'ostracisme et de la honte », a-t-elle expliqué.

« Il est temps de veiller à ce que la documentation d'aujourd'hui se traduise par les poursuites de demain », a affirmé Mme Patten.

Les droits des femmes ne sont pas des « droits occidentaux »

La Représentante spéciale a affirmé qu’ « il n'y a pas de place dans le monde moderne pour l'apartheid entre les sexes, pour les « hommes forts » au lieu d'institutions fortes, ou pour les guerres médiévales de pillage et de viol ».

Elle a signalé que les droits des femmes « ne sont pas des droits occidentaux » mais des droits humains, universels, « en temps de guerre comme en temps de paix ».

« La prévention est la meilleure forme de protection, y compris la prévention des conflits eux-mêmes », a-t-elle dit appelant à relever le défi de notre époque.

« L'inaction n'est pas une option », a-t-elle conclu.

 

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