TEMOIGNAGE – Vivre dans une insécurité constante en Haïti

16 avril 2022

Samuel (pas son vrai nom) a grandi dans le sud de la capitale haïtienne Port-au-Prince, et il a vu le quartier où il a grandi sombrer dans l'anarchie et la violence des gangs.

Aujourd'hui volontaire du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) dans le pays, il fait face quotidiennement au risque d'être kidnappé, voire pire.

« J'ai passé une grande partie de mon enfance dans le sud de la capitale, à Cité Plus, de l'âge de 10 ans, jusqu'à mon mariage 16 ans plus tard. A l'époque, c'était un quartier paisible, mais il s'est transformé en une zone de non droit et est devenu un enfer.

Nous n'avons pas grandi riches, mais nous avions toujours assez à manger, et mes parents (mon père était électromécanicien et ma mère commerçante) gagnaient assez pour m'envoyer, moi et mes trois frères et sœurs, dans des écoles privées. J'ai poursuivi des études de philosophie à l'Université d'Etat d’Haïti, ainsi que des études de droit.

J'ai ensuite étudié en tant que journaliste multimédia et j'ai rejoint le PNUD en 2014, d'abord en tant que bénévole, puis deux ans plus tard en tant que membre du personnel.

Insécurité constante

Le côté positif de travailler au PNUD est que, sur le terrain, on a la chance de découvrir des gens qui croient dans un avenir meilleur, qui travaillent dur en absence de services publiques de base, résilient, forts moralement, intègres et qui croient dans le vivre ensemble.

Et, dans nos bureaux, je travaille avec des collègues extraordinaires, qui maintiennent leur professionnalisme et travaillent efficacement, malgré les nombreuses crises qui affectent leur vie personnelle et professionnelle.

Cependant, nous travaillons tous dans un sentiment persistant d'insécurité et la peur que les gens sachent où on travaille.

Beaucoup de gens croient que tous les membres du personnel de l'ONU sont riches, ce qui suscite la jalousie, voire la haine, chez ceux qui n'ont pas les mêmes opportunités que nous, dans un pays où le taux de chômage est très élevé.

Avec l'augmentation alarmante du nombre d'enlèvements que nous avons constatée récemment, ce sentiment d'insécurité s'accroît.

Des articles sont vendus sur les trottoirs dans un quartier de Port-au-Prince, en Haïti.
© UNDP/Borja Lopetegui Gonzalez
Des articles sont vendus sur les trottoirs dans un quartier de Port-au-Prince, en Haïti.

Un trajet qui met la vie en danger

Je savais qu'en tant que membre du personnel d'une organisation internationale à Port-au-Prince, je ne pourrais vivre que dans certains quartiers et que je devrais faire attention à qui je parle de mon travail.

Au cours de la dernière année, alors que la situation sécuritaire s'est détériorée, j'ai également dû faire attention aux routes que j'emprunte pour me rendre au travail. C'est le cas pour moi, et d'autres collègues qui vivent dans des zones telles que Carrefour, Mariani, Merger, Gressier ou Léogâne.

Ma femme et moi sommes obligés de rester en famille à Port-au-Prince la semaine, même si nous avons construit une maison familiale à Gressier. Nos deux enfants y sont scolarisés, et nous ne pouvons espérer les voir que le week-end, si nous pouvons faire le trajet. Sinon, nous ne pouvons communiquer que par téléphone, comme si nous vivions dans un autre pays.

Les déplacements sont trop dangereux. Les autorités ont perdu le contrôle de la jonction Martissant-Fontamara et des gangsters pillent la population, violent des femmes et tirent sur les passagers des bus ou des voitures.

Voyager par la route, c'est accepter de passer devant des corps humains, laissés sur le bord de la route pour être mangés par des chiens. Je doute que les personnes tuées à Martissant figurent même dans les statistiques officielles de décès.

Les choses étaient vraiment différentes avant. Durant mon enfance, Cité Plus était comme beaucoup d'autres quartiers de Port-au-Prince. Il y avait beaucoup de familles pauvres, de mères célibataires et d'enfants dont les parents n'avaient pas les moyens de les nourrir ou de les envoyer à l'école, mais il y avait moins de criminalité.

Aujourd'hui en Haïti, des idées telles que le libre choix, la libre circulation et la sécurité s'éloignent de plus en plus de la réalité.

Une jeune femme expose des articles à vendre sur un mur dans un quartier de Port-au-Prince.
© UNDP/Borja Lopetegui Gonzalez
Une jeune femme expose des articles à vendre sur un mur dans un quartier de Port-au-Prince.

« J'ai l'impression d'être dans un pays qui se meurt »

L'avenir d'Haïti est très certain. Nous vivons dans un État failli. Je ne pense pas que nous ayons les dirigeants en position d'autorité pour rétablir l'ordre.

C'est une situation de terreur totale. J'ai l'impression d'être dans un pays en train de mourir.

Quoi qu'il arrive, je me battrai pour survivre, quoi qu'il arrive. Mais pour survivre, il faut rester en vie, et j'ai peur que l'insécurité se rapproche de plus en plus de moi.

Beaucoup de mes connaissances ont été victimes de violences et d'enlèvements, directement ou indirectement. Je crains que ma femme et mes enfants ne soient la cible de criminels.

Compte tenu de la situation actuelle, de nombreuses personnes ont quitté le pays et bien d'autres envisagent de partir. Même l'élite intellectuelle, celle qui a une qualité de vie décente, émigre.

Je veux rester dans un Haïti dont les institutions travaillent pour ses citoyens, sans aucune discrimination, où les inégalités sont réduites et où tous les citoyens ont accès aux services de base.

Je ne pense pas qu'Haïti soit nécessairement condamné. Nous pouvons sortir de ce pétrin, tant qu'il y a un réveil collectif, et qu'une masse critique décide de nous remettre sur les rails. Mais cela demandera beaucoup de sacrifices, et une volonté d'agir dans l'intérêt collectif ».

 

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