Ina Thiam s'entretient avec le musicien sénégalais Dider Awadi.

REPORTAGE - Histoire de l’esclavage et musiques urbaines au Sénégal, une passion pour la photographe Ina Makosi

© Alban Mendes de Leon
Ina Thiam s'entretient avec le musicien sénégalais Dider Awadi.

REPORTAGE - Histoire de l’esclavage et musiques urbaines au Sénégal, une passion pour la photographe Ina Makosi

Culture et éducation

Avant de quitter son nouvel appartement de Pikine, dans la banlieue de Dakar, Ina Thiam finalise les dernières retouches de son dernier projet photo. Destination : le siège Africulturban dans la commune voisine de Guediawaye – à la périphérie de la capitale sénégalaise.

Jonglant entre des ateliers sur l’image qu’elle enseigne à de jeunes étudiants, une série photo sur les femmes dans le hip hop et son travail de documentation, Ina Makosi, son nom d’artiste, est une photographe et chercheuse, passionnée par l’histoire des musiques urbaines de son pays, le Sénégal.

Hip hop au Sénégal, plus qu’une musique, une culture

« Je m’appelle Ina Thiam. Je suis photographe, vidéaste et membre d’Africulturban », se présente-t-elle au début de l’entretien avec ONU Info.

Africulturban est une association qui aide les jeunes des banlieues populaires à créer, se former et développer leur art autour des métiers du hip hop : danse, graphes, « DJ-ing », son, image, scène.

C’est suite à des inondations en 2006 que Matador, un des pionniers du rap sénégalais, a créé l’association Africulturban. Au départ, il s’agissait d’organiser des concerts pour aider les victimes des quartiers périphériques de la capitale. Mais Matador ne voulait pas s’arrêter à une action ponctuelle.

Soutenus par des organisations nationales et internationales, des festivals s’organisent, accompagnés d’ateliers, pour donner un choix aux jeunes de Pikine, Guediawaye ouThiaroye, une alternative au cycle de la violence ou de la drogue.

« J'ai beaucoup vu les concerts organisés par Africulturban », nous raconte Ina, tout en nous faisant visiter les locaux. Lorsqu’elle découvre l’association en 2010, c’est comme une révélation. « Je connaissais le DJ de Matador à l'époque. Il nous a présenté à tout le monde et moi je me suis dit - c'était comme une claque. J'ai posé des questions, et je me suis tout de suite dit, c'est ça que je cherchais. C’est cette dynamique-là. Donc j'ai commencé au studio pour faire de l'enregistrement. Et après en 2012, on a eu un projet qui s'appelle Hip hop Akademy. C'était le pôle formation de l'association et puis le centre de documentation ».

Le hip hop au Sénégal est très social - impliqué dans les conditions de vie des gens. « Ce n’est pas qu'une musique, c'est toute une culture », ajoute Ina en parcourant les albums de photos et d’articles de presse.

Fascinée par ce mouvement solidaire, elle illustre et rassemble aujourd’hui tous les documents visuels ou sonores ou écrits, qui retracent l’histoire du hip hop sénégalais depuis sa création il y a trois décennies.

Vivre avec l'héritage de l'esclavage au Sénégal – Ina Makosi

Un mouvement fondé sur l’émancipation de l’esclavage

Le centre est d’ailleurs fréquemment visité par des artistes, ambassades et organisations étrangères, comme modèle d’insertion sociale et de développement culturel.

Ina continue : « Il y a beaucoup d’échanges avec des artistes. Le projet ramène beaucoup d'étrangers européns ou américains. Ils sont très impressionnés. On a des artistes afro-américains, qui se disent qu’ils sont revenus à la maison. Donc il y a souvent beaucoup d'émotion ».

Pour ces visiteurs, l’île de Gorée est un passage obligé. « Il y en a qui dans le contrat, ils mentionnent qu’ils aimeraient aller à Gorée ».

Vue de l'Île de Gorée avec le port de Dakar en arrière plan / © Ina Makosi
© Ina Makosi
Vue de l'Île de Gorée avec le port de Dakar en arrière plan / © Ina Makosi

L’Ile de Gorée, Patrimoine mondial de l’UNESCO

Dans ses recherches, Ina se rend régulièrement sur cette île historique. Située à quelques encablures de Dakar. Ce port fortifié a servi pendant plusieurs siècles de centre pour la traite des esclaves. En 1978, l’UNESCO a inscrit l’île de Gorée au Patrimoine mondial afin d’y préserver son authenticité et sa valeur historique. 

Dès la traversée en chaloupe, le contraste est saisissant. Une brise rafraichit l’atmosphère. Et le bruit de la capitale en chantier s’estompe progressivement pour laisser place aux bruits de la nature. Pas une voiture sur l’île. Seul l’appareil photo d’Ina Makosi intrigue. 

Gorée donne une très bonne perspective sur la culture contemporaine – notamment sur la musique urbaine.

« Les rappeurs ont beaucoup raconté dans le texte ou encore leur façon de faire… tu sens que ce sont des personnes qui à un moment donné se disent : non ! Qui se disent : ‘je me prends en charge. Je ne n’appartiens plus à personne’. Ça c'est pour moi, c'est des séquelles… ou c'est quelqu'un qui a pris conscience de l'esclavage. Et pour moi en tant que photographe, je me dis : je fais partie de ceux dont le rôle est de nous raconter, de raconter notre propre histoire. Comment on vit cette vie moderne en même temps ouverte au monde, mais qui a aussi ses réalités culturelles. Et puis en tant que quelqu'un qui a eu des ancêtres esclaves. Moi, mes images, ça doit raconter notre propre histoire en tant que Sénégalais – un peuple émancipé ».

« Ici à Gorée, il y a toujours tellement de choses à voir et à lire surtout. Pour moi c'est comme quand tu reçois des gouttes d'eau. On ne verse pas toute la bouteille, on en reçoit petit à petit. Il y a toujours un questionnement sur soi ».

Ina cherche toujours à relier l’histoire de son pays à celle de la musique : « Je pense que quand la personne connaît sa vraie histoire, celle de ses ancêtres, de sa culture, on est fier de ça. Et pour moi c'est très important que ce morceau de terre, que cette île soit là. Parce qu’on vient voir des images. On vient voir une architecture qui est totalement différente et qui rend ce qui se dit plausible. Cette prise de conscience est très importante pour le mouvement, les cultures urbaines, le hip-hop surtout. C'est un mouvement assez engagé qui tient à ce qu'on le sache. Cette fierté-là, cette liberté, est importante. Elle n’a pas de prix ». 

Ina vient montrer ses dernières recherches à Didier Awadi, un autre fondateur du hip hop dakarois. 

Awadi, qu’on appelle ici « le vieux père » lui emboîte le pas : « L’histoire de Gorée doit nous rappeler que l'esclavage, ce n'est pas terminé. Gorée nous rappelle qu'il faut que nous arrêtions d'utiliser, d'exploiter l'être humain. Chaque fois qu'on va à Gorée, ça doit nous rappeler ça ».

De retour chez elle, Ina écoute un des célèbres morceaux de musique d’Awadi.

Elle nous rappelle que « On apprend à l'école l'esclavage. On sait ce qui s'est passé donc on n’oublie pas. C'est à nous, c’est en nous. Pour moi, c'est devenu quelque chose de positif, qui nous renforce. Qui nous donne la force  de dire non. Aujourd'hui je suis telle personne avec fierté qui veux faire telle ou telle chose. Il y a un engouement une énergie qui est là, présente. Et qui nous encourage à faire des pas, à aller de l'avant - avancer ».

Reste le refrain de la chanson : « Un Autre Monde est Possible »