Finance équitable : comment réduire l'écart mondial en matière d’inégalités?

Une famille de la minorité ethnique Hmong au Vietnam.
© UNICEF/Truong Viet Hung
Une famille de la minorité ethnique Hmong au Vietnam.

Finance équitable : comment réduire l'écart mondial en matière d’inégalités?

Développement durable (ODD)

La réduction des inégalités est l’un des objectifs phares de l’ONU, mais le fossé entre les riches et les pauvres dans le monde reste toujours élevé.

Dans un entretien avec ONU Info, Hiro Mizuno, le nouvel Envoyé spécial des Nations Unies pour les financements innovants et les investissements durables, explique comment le secteur privé peut aider à créer un monde plus juste et plus équitable.

Avant sa nomination en tant qu'Envoyé spécial, le 30 décembre 2020, M. Mizuno, du Japon, a occupé le poste de Directeur des investissements du Fonds d’investissement des pensions du gouvernement japonais (GPIF). Il siège au conseil d'administration de l'Association des principes pour l'investissement responsable (PRI, un organisme soutenu par l'ONU qui vise à créer des marchés durables contribuant à un monde plus prospère pour tous) et a pris part aux discussions de l'ONU sur la promotion des objectifs de développement durable.

ONU Info : Comment en êtes-vous venu à vous impliquer au sein de l'ONU et dans l'investissement durable?

Hiro Mizuno, Envoyé spécial des Nations Unies sur la finance innovante et les investissements durables.

Hiro Mizuno : Mon parcours a commencé par un dîner de charité il y a environ sept ans, lorsque je me suis retrouvé assis à côté de l'ancien Secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan. J'étais associé dans une société de capital-investissement à l'époque et M. Annan m'a demandé pourquoi les investisseurs japonais n'étaient pas intéressés par l'ESG (investissement environnemental, social et de gouvernance, également appelé investissement durable). Je n’ai pas su répondre, car c’était la première fois que j’entendais parler de l’ESG! Quand il m’a expliqué, ma première réaction a été qu'en fait, cela ressemblait beaucoup à la philosophie d'entreprise japonaise.

J'ai travaillé dans le secteur financier tout au long de ma vie professionnelle. Cependant, jusqu'à ce que je devienne le Directeur des investissements du Fonds d'investissement des pensions du gouvernement japonais (GPIF), j'avais toujours eu du mal avec le concept au cœur de l'industrie de l'investissement, selon lequel, pour gagner, il faut battre le marché en déjouant tout le monde. Je me suis demandé si l'industrie ajoutait une valeur ajoutée à la société.

Puis, lorsque j'ai rejoint le GPIF, qui détient plus de 1.500 milliards de dollars d'actifs, j'ai réalisé que nous étions effectivement le marché. C'est à ce moment-là que j'ai eu l'idée de la propriété universelle : en tant que propriétaires universels, il était plus logique pour nous de contribuer, en améliorant le système pour tous.

Nous avons rapidement commencé à recevoir des questions des grands gestionnaires de portefeuille, nous demandant ce que nous essayions de réaliser et comment ils devraient y répondre. Nous avons commencé à utiliser les objectifs de développement durable (ODD) comme moyen pratique d'expliquer notre stratégie aux dirigeants d'entreprise.

ONU Info : Comment le secteur financier peut-il combler le fossé croissant entre riches et pauvres?

Hiro Mizuno : L’économiste français Thomas Piketty écrit que les retours sur investissement dépassent le taux de croissance économique. Cela signifie que ceux qui détiennent des actifs financiers deviennent plus riches que la main-d'œuvre générale, qui gagne de l'argent grâce à un salaire. Il a conclu que, par conséquent, l'écart entre les riches et les pauvres continue de se creuser.

Lorsque j'étais au Fonds d'investissement des pensions du gouvernement japonais, mon objectif était de réduire cet écart. Nous gérions d'énormes actifs financiers et, en développant le fonds, nous pouvions utiliser les pensions pour permettre aux gens ordinaires de bénéficier des rendements.

En tant que DSI, j'ai toujours eu à l'esprit les inégalités, toutes sortes d'inégalités, y compris entre les hommes et les femmes, et entre le Nord et le Sud. Si vous regardez les 17 ODD, vous pouvez les classer comme ayant trait à la durabilité ou à l'inclusion.

La réalisation de l'inclusion est, bien sûr, un moyen de réduire les inégalités, mais la durabilité l'est aussi : si nous ne parvenons pas à faire face à la crise climatique, nous créerons un écart de durabilité entre les générations passées et futures, un écart injuste pour ceux qui devront faire face à un monde qui sera dans un état pire qu'aujourd'hui.

Un agriculteur récolte du riz à Bantaeng, en Indonésie.
CIFOR/Tri Saputro
Un agriculteur récolte du riz à Bantaeng, en Indonésie.

ONU Info : Le système financier doit-il être complètement remanié?

Hiro Mizuno:  L’un des problèmes du système financier est qu’il repose en grande partie sur une théorie de l’investissement vieille d’au moins trente ans. La refonte d'un système prend beaucoup de temps. Cela peut finalement fonctionner beaucoup mieux, mais l'effort peut signifier ne rien faire d'autre pendant longtemps.

Nous n'avons que 10 ans pour atteindre les objectifs de développement durable des Nations Unies, et ce n'est pas assez de temps pour changer tout le système. Ce que nous pouvons faire, c'est essayer de surmonter les obstacles techniques. Si nous faisons cela, nous aurons moins de réticence de la part des professionnels de l’investissement.

Il est vrai que beaucoup de ceux qui travaillent dans la finance se sentent contraints par le système, mais les choses changent : il y a 10 ans, les professionnels de l’investissement se sentaient mal à l'aise de mettre le mot « durable » dans leur portefeuille, mais maintenant cela est considéré comme acceptable.

Ce dont nous avons besoin, je pense, c'est beaucoup plus d'innovation. Il y a tellement de gens techniquement intelligents dans ce secteur et, si nous pouvons résoudre les problèmes techniques, il y aura un effet domino qui mènera à un changement systémique réel.

ONU Info : Que pouvez-vous accomplir en tant qu'Envoyé spécial?

Hiro Mizuno : Je n'occupe ce poste que depuis peu de temps, et j'essaie encore de déterminer quel levier j'aurai, mais ce que l'ONU a certainement, c'est le pouvoir de rassembler les décideurs pour résoudre certains des plus grands problèmes du monde.

Je suis très heureux de travailler avec les différentes parties du système des Nations Unies, ainsi qu’avec le Secrétaire général, pour voir comment nous pouvons parvenir à un changement.

Mon objectif est d'utiliser le secteur financier pour accélérer la transition vers un monde plus équitable. À un niveau plus pratique, je souhaite rendre les investissements plus compatibles avec les objectifs de développement durable.

Alors que nous nous dirigeons vers la Conférence de l'ONU sur le climat en novembre (COP26, qui doit se tenir à Glasgow en novembre), je veux nous voir créer une dynamique et aligner les entreprises entre elles, ainsi qu'avec nos objectifs sociaux et environnementaux. Une chose que j’ai apprise tout au long de ma carrière est que, lorsque tout le monde est aligné, tout s’accélère.