A Sciences Po, le « Grand Oral » de l’ONU sur la situation au Sahel

14 octobre 2020

Le Secrétaire général adjoint des Nations Unies aux affaires humanitaires, Mark Lowcock, a souligné, mardi, l’urgence d’agir dans la région africaine du Sahel lors d’un exposé aux étudiants de Sciences Po Paris.

 

Lors d’une intervention virtuelle à l’Institut d’études politiques de Paris, Mark Lowcock, a souligné que la tragédie qui se profile au Sahel est évitable.

Devant les étudiants de Sciences Po, Mark Lowcock, 58 ans, dont 35 années d’expérience dans le développement et l’humanitaire, a reconnu un échec : « Les idées et les actions entreprises par ma génération dans la région du Sahel n’ont tout simplement pas porté les fruits escomptés», a-t-il dit dès le début de sa présentation.

Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), plus de 30 millions de personnes ont aujourd’hui besoin d'une aide humanitaire dans six pays du Sahel (Burkina Faso, Mali, Niger, Tchad, Cameroun et la partie nord-est du Nigéria).

« Rien ne me fait plus peur que la situation au Sahel. Je crains que la région soit sur le point de basculer, touchant par extension les pays voisins africains, l’Europe et le monde. C’est une tragédie évitable qui se profile à l’horizon », a déclaré M. Lowcock.

Celui qui est également le Coordonnateur des secours d’urgence des Nations Unies a décrit aux étudiants de la Rue Saint-Guillaume un « sombre » tableau au Sahel qui « est pourtant la réalité. Les problèmes sont redoutables et s'aggravent ». 

Les habitants de cette région sont au coeur d’une véritable zone de confluence de conflits et d'insécurité, de mauvaise gouvernance, de sous-développement et de pauvreté chroniques, de pressions démographiques et de changement climatique.

Sahel : de mauvais résultats de gouvernance (Banque mondiale)

Selon les indicateurs d’efficacité de la gouvernance fixés par la Banque mondiale, les pays du Sahel obtiennent de mauvais résultats.

« Les autorités étatiques offrent trop peu de services, ne se montrent souvent ni responsables ni sensibles face à leurs concitoyens et sont trop souvent dirigées par des personnes qui pensent que l’objectif de la fonction publique est l'enrichissement personnel plutôt que le service à la communauté », a déploré M. Lowcock, ajoutant qu’« ils se comportent d’une manière qui fait que certains se sentent exclus ».

La justice qui est insaisissable dans les pays de la région contribue également à renforcer les griefs, a ajouté le Secrétaire général adjoint. « Tout cela fait qu’il est difficile de s’attaquer à la pauvreté et au sous-développement ».

Les pays du Sahel se retrouvent systématiquement en bas du classement des indices de développement humain ce qui reflète une pauvreté élevée, une faible espérance de vie, une mortalité infantile élevée et un faible niveau d’accès à l’éducation. Seules 9% des filles terminent l’école secondaire.

L'aide humanitaire n’est qu'un pansement qu’on applique sur une plaie beaucoup profonde - Mark Lowcock, Coordonnateur des secours d’urgence des Nations Unies

L’un des aspects les plus frappants concernant le Sahel est qu’il y a peu de contestation sur l’analyse ou sur les défis à relever, a dit M. Lowcock. « Et nous ne manquons certainement pas de diagnostiques ou de stratégies. J’ai recensé pas moins de 20 stratégies internationales, de donateurs ou multilatérales, y compris celle de l’ONU, qui couvrent la région », a-t-il dit. 

Le chef de l’humanitaire des Nations Unies estime qu’il « doit aller au-delà de l’humanitaire » pour s’attaquer aux causes profondes et aux symptômes de la souffrance humaine au Sahel, faute de quoi, les choses « ne feront qu’empirer ».

« L'aide humanitaire est une bouée de sauvetage cruciale pour des millions de personnes dans le monde », a rappelé M. Lowcock. Le système humanitaire - les agences des Nations Unies, la famille de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge et les ONG locales et internationales - ont démontré leur efficacité pour apporter de l'aide aux personnes qui en ont le plus besoin. « Sans aide, des millions de personnes mourraient chaque année », a-t-il dit.

« Mais je me suis rendu compte que l'aide humanitaire n’est en quelque sorte qu'un pansement qu’on applique sur une plaie beaucoup profonde. Et en ce moment, la blessure grandit plus vite que le pansement », a expliqué le Coordonnateur des secours d’urgence.

M. Lowcock a regretté qu’une part trop importante de l'effort déployé au Sahel soit consacrée à la sécurité et aux besoins humanitaires, alors que trop peu est dédié aux causes sous-jacentes des problèmes. « Mais la réponse à ce problème n'est pas de réduire les dépenses consacrées à la sécurité ou à l'aide humanitaire vitale. Ceci ne ferait qu'empirer les choses », a-t-il dit.

Pour le Secrétaire général adjoint, la seule façon pour la communauté internationale d'investir massivement dans des solutions aux problèmes du Sahel est de faire davantage confiance aux dirigeants nationaux et locaux, plus qu'elle ne l'a fait jusqu'à présent. « Il y a un énorme potentiel dans la région du Sahel et il est possible d'envisager un avenir bien plus prometteur. Nous allons actuellement dans la mauvaise direction et il faut changer de cap rapidement », a-t-il prévenu.

M. Lowcock a déclaré aux « décideurs politiques de l'avenir » que sont les étudiants de Sciences Po qu’ils n’auront pas le choix que de prêter attention au Sahel. « La bonne nouvelle, je l'espère, c'est que c'est vous vous sentez concernés », leur a-t-il dit en conclusion de son « Grand Oral ».

 

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