Covid-19 : l'OIM craint une instrumentalisation de la crise contre les migrants

7 mai 2020

L’Agence des Nations Unies pour les migrations (OIM) redoute une instrumentalisation de la crise du coronavirus dirigée contre les migrants.

« Le débat sur l’immigration sera toujours un débat polarisé », a reconnu jeudi António Vitorino, le Directeur général de l’OIM, lors d’un point de presse virtuel organisé depuis Genève.

La propagande anti-migrants se nourrit des angoisses suscitées par la pandémie du Covid-19 et risque de polariser davantage la question migratoire après la pandémie, a affirmé M. Vitorino. « Et c’est un de nos soucis, mais ça nous (encourage) à tenir bon, à tenir notre cap, comme nous l’avons toujours tenu », a-t-il souligné.

Autre préoccupation relevée par le chef de l’OIM : les « exigences accrues en matière de santé pour l’immigration » après cette pandémie. Les systèmes d’identification de problèmes sanitaires seront probablement étendus. « Dans plusieurs Etats dans le monde, nous avions déjà un système d’identification sanitaire des migrants (« screening »), surtout pour la malaria, la tuberculose ou le VIH/Sida », a rappelé le Directeur général, qui anticipe déjà d’autres « exigences accrues en matière de contrôle sanitaire pour l’immigration régulière ».

Médecins et soignants étrangers en première ligne face à l’épidémie

Pour l’OIM, la crise du coronavirus ne doit pas réduire les voies légales pour les migrants, ni favoriser le recours à la clandestinité. « Mon souci, c’est que si on ferme les voies légales d’immigration, le regroupement familial, le travail saisonnier, mais aussi les accords bilatéraux d’immigration de travail, nous aurons une forte pression pour les autres voies d’accès aux pays développés », a alerté M. Vitorino, évoquant « une menace à l’intégrité et à la dignité des migrants mêmes ».

Les populistes ont déjà exploité la crise sanitaire pour amplifier davantage leurs discours xénophobes et faire entendre davantage. « C’est évident que les forces populistes qui font des migrants un bouc-émissaire de tous les problèmes sociaux dans les pays développés sont en train de mener une campagne, pour profiter de la pandémie pour approfondir cette ligne anti-immigrant, raciste, xénophobe contre les migrants », a déploré le chef de l’OIM. Le Directeur général estime que laisser prospérer de tels discours de haine et « faux récits » xénophobes sans réponse, risque également de saper la réponse sanitaire au Covid-19.

M. Vitorino rappelle que les travailleurs migrants représentent un pourcentage important des travailleurs du secteur de la santé dans de nombreux pays développés, notamment au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Suisse. « Il y a des signes qui montrent que les migrants sont essentiels à la vie des communautés des pays d’accueil », a-t-il ajouté.

Mais les discours populistes ciblent les migrants comme porteurs de maladies. Une propagande qui pourrait déstabiliser la sécurité des pays par des bouleversements sociaux et économiques après la crise du Covid-19, en supprimant des emplois essentiels dans l’agriculture et dans les secteurs des services où les migrants sont nombreux, a-t-il poursuivi.

Le débat sur les bénéfices de l’immigration est toujours là

De façon générale, l’OIM rappelle que de nombreux migrants vivant dans des conditions déjà difficiles ou effectuant un travail saisonnier sont désormais sans emploi. D’autres sont dans l’impossibilité d’accéder aux services les plus élémentaires en raison de leur statut juridique, par crainte de poursuites judiciaires ou d’expulsion. Ces migrants se retrouvent bloqués dans les pays d’accueil, en transit ou aux frontières.

De plus, les envois de fonds par les migrants ont déjà connu une baisse de 30 % pendant la pandémie, rappelle M. Vitorino, citant des données de la Banque mondiale. Environ 20 milliards de dollars n’ont pu être envoyés à leurs familles dans des pays où jusqu’à 15 % du produit intérieur brut (PIB) provient des gains gagnés à l’étranger.

« On est à un carrefour », a déclaré M. Vitorino, insistant sur « les signes très contradictoires » au sujet du narratif sur les migrants. « Donc le débat et le combat pour l’acceptation des bénéfices de l’immigration est toujours là », a-t-il fait remarquer. « Je ne sais pas quel sera la tendance à venir. Mais à nous de garder notre position de principe et la défense des objectifs d’une organisation comme l’OIM », a-t-il ajouté.

Par ailleurs, l’agence onusienne s’attend pour les années à venir à un effet « durable » des applications de traçage sur la mobilité. Les contrôles sanitaires de migrants vont aussi probablement s’étendre, situation qui pourrait favoriser la clandestinité.

L’OIM appelle les Etats à ne pas oublier les migrants dans leur réponse à la pandémie

« Il est tout à fait clair que la santé est la nouvelle richesse et que les préoccupations de santé seront introduites dans les systèmes de mobilité - pas seulement pour la migration - mais dans l’ensemble. Lorsque l’on voyage pour des raisons professionnelles ou d’affaires, la santé sera la nouvelle monnaie d’échange en ville », a insisté M. Vitorino.

Selon le chef de l’OIM, une trentaine de pays ont déjà lancé des applications de traçage des cas de Covid-19. Mais « quelle que soit la solution », celle-ci ne doit pas être prise « dans l’urgence de la lutte contre la pandémie » pour exclure certains pays et certaines personnes de la mobilité internationale. « Et si la pandémie actuelle conduit à un système de mobilité à deux ou même trois niveaux, alors nous devrons essayer de résoudre le problème - le problème de la pandémie - mais en même temps nous avons créé un nouveau problème d’aggravation des inégalités », a-t-il dit.

Plus largement, M. Vitorino appelle les Etats à ne pas oublier les migrants dans leur réponse à la pandémie. Comme le montre la seconde vague d’infections à Singapour, la santé de ces personnes « est dans l’intérêt de l’ensemble de la communauté ».

L’OIM réitère son inquiétude pour le sort de plusieurs milliers de migrants bloqués par le Covid-19 aux frontières et qui n’ont souvent pas accès aux soins. Certains tentaient de rentrer dans leurs pays d’origine et d’autres étaient en transit vers leurs pays de destination. Pour l’OIM, il est important que les gouvernements autorisent un accès humanitaire et à la santé.

A noter que dans les camps dont l’OIM a la responsabilité, quelque 200 cas de coronavirus ont été observés en Grèce. Pour l’agence onusienne, la prévention de la propagation du Covid-19 reste la priorité pour éviter de nouvelles infections dans le millier de camps qu’elle gère à travers le monde.

 

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