TEMOIGNAGE | Covid-19 : l’expérience de 2 mois de confinement d’une résidente de Wuhan, en Chine

27 mars 2020

ONU Info s'est entretenu avec Dizi, une résidente de Wuhan, la ville chinoise d'où est partie la pandémie de Covid-19 en décembre 2019 et qui a été mise en quarantaine le 23 janvier 2020 par les autorités. 

Après la Chine, des grandes villes des États-Unis telles que New York et de nombreuses villes d'Europe ont mis en œuvre une politique de ‘distanciation sociale’, c'est-à-dire travailler à domicile et réduire les déplacements inutiles pour lutter contre la pandémie de Covid-19.

Cela signifie que les gens doivent changer temporairement et complètement leur mode de vie, « vivre en vase clos », et communiquer via Internet.

Le changement de style de travail et de vie apporte non seulement aux personnes un précieux sentiment de sécurité, mais rend également de nombreuses personnes anxieuses, mal à l'aise et même déprimées.

Dizi est née à Wuhan et a fait des études de médecine. Pendant de nombreuses années, elle est partie ailleurs travailler après l'obtention de son diplôme et est revenue il y a quelques années dans sa ville natale.

Nous lui avons demandé de nous raconter comment elle survit à la « détention » au cours des deux derniers mois.

ONU Info : Quand avez-vous commencé à vivre le confinement ? Ce confinement est-il complètement terminé maintenant ?

Dizi : Je suis arrivée au domicile de mes parents le 23 janvier. Le confinement à la maison est pratiquement terminé, mais il est toujours impossible de quitter la communauté.

ONU Info : Pouvez-vous vous raconter à quoi ressemble la quarantaine de la ville et le fait de rester chez vous ?

Dizi : Cela été un sentiment un peu soudain. Je suis arrivée chez mes parents dans la journée du 23 janvier, puis j'ai reçu la nouvelle de la mise en quarantaine de la ville la nuit-même. Nous n'avons pas eu le temps de réagir. Je sentais que l'épidémie était très grave à ce moment-là, mais je ne prévoyais pas combien de temps elle durerait.

À cette époque, je pensais que le confinement durerait jusqu'au Festival du Printemps ou le Festival des Lanternes, 15 jours plus tard. J’ai un peu paniqué, mais il était trop tard pour digérer cette sensation.

ONU Info : Dans quelle mesure les résidents de Wuhan ont-ils été strictement séparés les uns des autres ?

Dizi : C’est devenu progressivement de plus en plus strict. Au cours de la première ou deuxième semaine, les résidents pouvaient sortir pour acheter des légumes, les magasins et les supermarchés n’étaient pas fermés.
Puis, avec des cas d'épidémie de plus en plus graves, il a été suggéré que les personnes âgées restent à l'intérieur et ne sortent pas du tout. Certains jeunes pouvaient descendre et se déplacer dans la communauté. Cependant, la gestion de la communauté était très stricte. Les gens n’étaient pas autorisés à entrer ou à quitter la communauté. Seuls les médecins, les infirmières et certains agents pouvaient entrer ou sortir de la communauté après avoir obtenu un laissez-passer.

Dizi
Un jardin à l'extérieur de immeuble d'un résident de Wuhan pendant la quarantaine

ONU Info : Comment vous êtes-vous préparée mentalement et matériellement au confinement ?

Dizi : La dernière fois que nous sommes allés faire des courses, c’était le 23 janvier. Les employés nous ont informés de stocker quelques nécessités quotidiennes, mais ils nous ont seulement dit de nous préparer pour environ 10 jours. Ce que nous avons acheté n'était donc pas suffisant.

Je me souviens maintenant que la chose la plus importante pour une utilisation quotidienne est le désinfectant pour les mains. Il y a aussi la nourriture, par exemple les nouilles ou le riz, les boissons et la viande. Les snacks sont également très importants, car ils peuvent aider à ajuster votre humeur. Vous pouvez donc acheter autant de snacks que vous le souhaitez. En ce qui concerne la préparation mentale, il y a les livres mais aussi des films et des séries télés à voir sur Internet.

Dizi
De la nourriture achetée en ligne par un résident de Wuhan pendant la quarantaine

ONU Info : Comment organisez-vous votre travail, votre vie et votre repos pendant le confinement ?

Dizi : Les premiers jours, je me suis concentrée sur la situation épidémique. Je me souviens pendant les deux ou trois premiers jours, j'ai regardé l'écran de mon téléphone portable pendant 13 heures par jour, c'est-à-dire que tant que j'avais les yeux ouverts, je regardais les informations et la situation épidémique, car le nombre des cas à Wuhan a beaucoup augmenté à cette époque. Parce qu’on ne savait pas vraiment combien de patients et combien de lits il y avait, j'étais nerveuse. Je n'étais pas d'humeur à travailler à ce moment-là.

Puis mon humeur s'est progressivement stabilisée. J’ai vu que la plupart des patients avaient été admis à l'hôpital. A cette époque, en particulier, il y avait beaucoup de personnel médical venu de tout le pays pour soutenir Wuhan. Au fur et à mesure que le contrôle progressait, j'ai commencé à réorganiser mon travail et à mon repos. J’ai essayé de me lever vers huit heures du matin, puis de lire un livre à neuf heures. Si vous avez un horaire de travail, mettez-vous au travail rapidement. Dans l'après-midi, je descends faire un peu d'exercice, puis c’est le dîner. Le soir, je regarde la télé pendant un moment.

ONU Info : Selon vous, quelle est la chose la plus difficile quand il s’agit d’être confiné chez soi ?

Dizi : Je n'ai pas pu contrôler mon humeur au début. Vous avez du travail et des choses que vous voulez faire, mais ce qui vous préoccupe le plus, c'est l’évolution de la situation épidémique. J’ai beaucoup d'amis ou de parents à Wuhan. J’étais attentive à leur situation.

En ce qui me concerne, j'ai fait de la dépression au cours du second semestre de l'année dernière. J'ai été diagnostiquée et j'ai commencé un traitement. Donc au début de l'épidémie, je prenais des antidépresseurs depuis deux mois. A ce moment-là, je sentais que j'allais mieux, puis soudainement l’épidémie est arrivée. Je ne pouvais pas sortir et je ne pouvais pas retourner voir un médecin.

Au début, il y avait donc une certaine inquiétude, mais en fait, je me suis vite rendue compte qu'il n'y avait aucun moyen de résoudre ce problème. J'ai essayé d'obtenir un diagnostic sur Internet et j'ai pu obtenir plus de médicaments. Cependant, parce qu'il n'y avait pas assez de médicaments pendant la période de quarantaine, puis que le médicament que je voulais n’était plus disponible, j'ai décidé de ne pas compter sur d'autres médicaments. J'ai commencé à réfléchir à des moyens de m'adapter lentement, notamment en faisant plus d'exercice, en sortant me prélasser au soleil autant que possible tous les jours, et en trouvant des livres que j'ai toujours voulu lire pour m'adapter lentement.

Dizi
Des livres choisis et lus par un résident de Wuhan pendant la quarantaine mise en place en raison du Covid-19

ONU Info : Pendant le confinement à domicile, quels autres problèmes les gens ne s'attendent-ils pas à rencontrer ?

Dizi : Parce que le confinement a été très long, je pense que cela peut dépasser la préparation de beaucoup de gens. Au début, nous pensions que c'était pour une semaine, puis nous pensions que c'était pour 15 jours, puis c'était un mois, et maintenant c'est deux mois.

Par conséquent, je pense qu'il est très important de bien organiser sa routine quotidienne et d'essayer de garder des habitudes de vie régulières. Je suggère par exemple de préparer une liste de livres à lire. Ceux qui joue un instrument de musique, devrait le pratiquer. Ecouter de la musique et s'engager dans des activités artistiques, cela peut vraiment améliorer votre moral et vous permettre d’oublier d'autres problèmes.

Il faut aussi faire attention de se protéger contre les traumatismes ou les blessures. Par exemple, lorsque vous cuisiner, ne vous coupez pas les doigts, et éventuellement en prenant un bain, évitez de glisser. Si vous subissez des blessures supplémentaires à ce moment-là, il est vraiment difficile d'obtenir un traitement. Et si vous allez à l'hôpital, cela augmentera également le risque d'infection, alors protégez-vous.

ONU Info : Beaucoup de gens pensent que leur espace de vie s'est soudainement rétréci parce que toute la famille est ensemble jour et nuit. Comment traiter ce nouveau problème ?

Dizi : C'est en effet un problème. Dans mon cas, je devais rester chez mes parents pendant une semaine, mais maintenant, cela fait si longtemps. S'il y a des frictions avec la famille en raison du petit espace, nous pouvons réellement trouver des moyens de l'éviter.

Par exemple, il y a une période tous les jours où nous restons tous les trois dans des pièces différentes. Par exemple, une personne dans le salon, une personne dans le bureau et l'autre personne peut lire dans la chambre ou descendre au rez-de-chaussée pour faire autant d'exercice que possible à ce moment-là, afin que chacun ait un espace séparé pour ses activités.

Je pense que cette période de temps ensemble permet d'améliorer les sentiments entre les membres de la famille. Par exemple, mon père a toujours voulu se faire couper les cheveux, mais comme il ne pouvait pas sortir pendant cette période, il a dû me laisser le faire pour lui. C'était la première fois que je lui ai coupé les cheveux, et après l’avoir fait, j'ai senti que tout le monde était vraiment heureux.

Dizi
Un café Starbucks dans un quartier de Wuhan est déserté alors que les gens restent tous à la maison en raison de la mise en quarantaine

ONU Info : Comment les problèmes mentaux tels que la solitude, la dépression, la solitude, l'anxiété, la colère, l'impuissance et le désespoir peuvent-ils être surmontés pendant l'épidémie, en particulier lorsqu'on vit seul ?

Dizi: J'ai rencontré ce problème, car tout d'abord je souffre de dépression, donc je suis particulièrement préoccupée par cela. Je pense que ces sentiments sont tout à fait normaux lorsque vous avez soudainement changé votre vie normale.

Dans cette situation épidémique, vous pouvez être en colère lorsque vous apprenez de mauvaises nouvelles. Cela montre que vous avez une réaction normale. Puis vous pouvez voir des amis ou des médecins tomber malades et vous vous sentirez très triste. Je pense que ce sont tous des phénomènes très normaux, car cela prouve que vous êtes une personne compatissante. Je pense que nous devrions faire face à ce type d'émotion et affirmer que ce type de dépression ou même de colère peut être considéré comme normal.

L'étape suivante consiste à trouver un moyen de laisser la mauvaise humeur passer lentement, de ne pas la laisser exister longtemps. Ma propre méthode est de lire car j'aime beaucoup lire. Donc j'ai lu des livres qui me sont très utiles, comme des livres sur la dépression ou des romans d'auteurs que j'aimais lire. Il y a aussi des amis que je connais qui aiment jouer à des jeux. Il ne faut pas plonger dans cette mauvaise humeur toute la journée.

ONU Info : Dans quelle mesure pensez-vous qu'Internet peut remplacer les contacts directs et les communications directes entre les personnes ?

Dizi : Je pense qu'Internet est essentiel, mais il ne peut certainement pas remplacer le contact direct entre les personnes. Dans cette situation épidémique, j'ai obtenu beaucoup d'informations utiles sur Internet. Bien sûr, il y a aussi beaucoup d'informations négatives. Il peut s'agir de quelqu'un qui est très malade mais qui ne peut pas obtenir d'aide. Donc, si vous passez trop de temps en ligne et recevez trop de nouvelles négatives en même temps, je pense que ce n'est pas bon.

La communication avec les gens dans la vie réelle, y compris avec les membres de la famille et même les animaux de compagnie autour de vous, est en fait étroitement liée à votre vie. Je pense que nous devrions accorder plus d'attention aux gens autour de nous pendant cette période. Parce qu'une fois l'épidémie passée, vous vivrez toujours avec eux ou aurez une relation étroite avec eux. Les informations en ligne peuvent être utilisées comme un supplément pour vous et peuvent également vous faire réfléchir, mais ne remplissez pas votre vie avec.

Dizi
Des chats d'un complexe résidentiel de Wuhan se sentent bien seuls alors que les gens sont mis en quarantaine à la maison

ONU Info : De nombreuses personnes doivent sortir de chez elles pour aller travailler, comme les professionnels de santé, les caissières de supermarché, les agents de sécurité ou les travailleurs des transports publics. Avez-vous un sentiment de culpabilité, de respect et de gratitude pour eux en restant à la maison ?

Dizi : Nous avons du respect et de la gratitude pour eux. Pendant la mise en quarantaine de Wuhan, un total de neuf millions de personnes sont restées à la maison. La vie s'est arrêtée. Nous avons compté sur les médecins et les infirmières pour prendre soin de ces patients, et sur certains bénévoles et des agents communautaires, pour prendre soin des conditions de vie de chacun, il faut donc les remercier.

Cependant, je ne pense pas qu'il soit nécessaire de s'excuser, car comme le dit un slogan à Wuhan : tant que vous vous protégez, ne prenez pas froid, ne tombez pas malade, n'allez pas à l'hôpital, tant que vous vous isolez à la maison, vous avez également contribué. Donc je ne pense pas qu’il faut se sentir coupable. Cependant, je pense que ce genre de gratitude et de respect devrait continuer une fois l'épidémie terminée. Le personnel médical mérite plus de respect qu'auparavant.

ONU Info : L'enfermement et la solitude en cas de catastrophe ont-ils changé votre perception de la vie ?

Dizi : Oui ! En fait, cette situation épidémique est relativement rare dans l'histoire humaine. Nous connaissions peut-être la grippe espagnole (en 1918). À cette époque, pendant la Première guerre mondiale, le nombre d'infections et de décès était très élevé, ce qui a pu affecter le cours de l'histoire.

Bien qu'il y ait eu une épidémie de SRAS en Chine en 2003, elle ne s'est pas propagée à l'ensemble du pays ni au monde entier. Cette fois-ci, je vis personnellement l'épidémie et je suis à la maison depuis deux mois. Cela a eu un impact sur ma vision de la vie. Il semble que le monde est devenu plus petit et qu’il est également devenu plus grand. 

Bien que vous soyez limité par le temps et l'espace, grâce à l’Internet, vous obtenez en fait beaucoup d'informations. Ensuite, en raison de cette situation épidémique, vous êtes obligé d'apprendre beaucoup de choses. Cela peut inclure des connaissances sur les maladies infectieuses. Votre hygiène de vie peut être meilleure qu'auparavant. 

Ensuite, la relation avec les membres de la famille est devenue plus étroite qu'auparavant. J'ai également reçu des messages de nombreux amis de longue date. Certains d'entre eux n'ont peut-être pas été en contact depuis de nombreuses années. Ils peuvent être d'anciens camarades de classe et collègues. Ils ont pensé à moi, me faisant me sentir plus proche d'eux.

Dizi
Un pull tricoté par un résident de Wuhan lors de sa quarantaine à la maison

 

J'ai aussi vu sur Internet des services organisés par de nombreux bénévoles. Ils ont commencé à agir dès les premiers jours et ont aidé à trouver du matériel, comme des masques et des vêtements de protection. J’ai vu une assistance psychologique gratuite. J'ai senti que l'énergie des volontaires est maintenant beaucoup plus grande qu'auparavant. Cela me fait sentir que ces choses étaient peut-être quelque chose auquel je n'avais pas prêté attention auparavant.

Il y a beaucoup de gens qui ont perdu leurs proches à Wuhan et cela entraînera des problèmes psychologiques. En fait, la chose la plus directe que nous ayons perdue cette fois-ci est la liberté. Bien que cela ne soit que temporaire, cela peut faire beaucoup réfléchir.

Lorsque nous étions étudiants, nous avions souvent une période de vacances d'un ou deux mois pour faire le point. Mais ces vacances, on les avait choisies volontairement. Dans ce cas-ci, on est complètement passif. Dès le début, je me suis sentie impuissante, mais maintenant je peux l’accepter calmement. Je pense que c'est un progrès. Si je retrouve une telle situation à l'avenir, je pense que je peux y faire face plus activement, que ce soit une catastrophe ou l'isolement choisi volontairement.

 

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