Wala Matari, survivante du terrorisme au Cameroun, sur la voie de la reconstruction

21 août 2019

« Si je rencontre un combattant de Boko Haram et que j'ai de la force et un couteau dans la main, je lui trancherai la gorge et le sang coulera ! Parce que cela me rend malade chaque fois que je me souviens de la souffrance que j'ai subie ».

Les paroles de Wala Matari, Camerounaise, âgée de 29 ans, sont peut-être sans compromis, mais elles constituent un aperçu viscéral des souffrances qu'elle a subies et des atrocités commises par des terroristes sans pitié sur cette mère de six enfants.

Chaque dimanche, a-t-elle raconté à ONU Info, dans la nouvelle ville où elle habite dans l'extrême nord du Cameroun, elle emprunte des sentiers poussiéreux qui traversent le paysage aride à la végétation clairsemée pour amener ses enfants à l'église.

 

Photo : ONU/Eskinder Debebe

 

Aujourd’hui, elle est venue à St Joseph, une église catholique à Zamai, pour entendre un prêtre prononcer son homélie sur la paix et l’acceptation devant une congrégation d’environ 200 fidèles, dont beaucoup ont subi des horreurs similaires.

« Je vais à l'église pour noyer mon chagrin, pour oublier les mauvais souvenirs. Nous dormons mieux après avoir entendu la parole de Dieu. Après l'église, je suis heureuse d'être en vie », a-t-elle déclaré à ONU Info, après la messe.

Un mercredi soir de septembre 2014, des insurgés armés ont attaqué son ancien domicile dans le village de Zelevet, saccageant et incendiant des habitations, puis entraînant leurs occupants dans la brousse.

Cruauté inimaginable

« Ils sont venus au milieu de la nuit, alors que je dormais avec mes enfants et mon mari. Ils ont entouré notre quartier, notre maison », a-t-elle dit. « Ils étaient complètement masqués, avec seulement des fentes pour les yeux ».

Son frère et ses sept fils - ses neveux- ont été égorgés devant elle, un acte d'une cruauté presque inimaginable et un exemple de la brutalité déployée par les insurgés armés qui terrorisent les civils dans la région.

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Des centaines de milliers de personnes, comme Wala Matari, ont été déplacées et des milliers d’autres ont été tuées dans la région au cours des dix dernières années, à la suite d'une insurrection qui se poursuit encore aujourd'hui.

Le règne de la terreur a commencé dans le nord-est du Nigéria avec la formation d'un groupe qui s'appelait Boko Haram - ce qui se traduit par ‘l’éducation à l'occidentale est un péché’ - et s'est depuis étendu pour inclure le Cameroun, le Niger et le Tchad.

Prise en otage

Wala Matari et ses enfants ont été pris en otage. À ce moment-là, elle a tenté de déguiser ses fils en leur faisant porter des vêtements de fille et en leur suggérant d’avoir des seins, sachant que des garçons seraient probablement recrutés dans les rangs des insurgés, ou pire, exécutés sommairement comme ses neveux.

Les garçons ont été découverts et contraints de prendre les armes et de se battre pour le groupe armé au Nigéria. Pendant ce temps, Wala Matari a été violée à plusieurs reprises sur une période de deux ans, est tombée enceinte à plusieurs reprises et a fait une fausse couche après avoir été battue sans merci.

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« J'étais au-delà de la souffrance », a-t-elle déclaré. Elle était trop effrayée pour tenter de s'échapper après avoir vu d'autres personnes qui ont été punies pour l'avoir fait. « Certaines personnes ont tenté de s'échapper mais ont été capturées et sont décédées des suites de leurs blessures. On leur amputait les oreilles, un sein ou un membre, et étaient laissées pour mortes dans la brousse ».

Finalement, Wala Matari et sa famille ont pu à s'échapper grâce à des personnes qu'elle a décrit comme des « hommes en uniforme », marchant la nuit et se cachant le jour dans des grottes. « Dieu est grand, il ne dort jamais et c'est grâce à sa grâce divine que j'ai échappé à cet enfer », a-t-elle déclaré.

Fuir vers Zamai

La fuite de la famille l’a conduit à Zamai au Cameroun. À l’origine un village, Zamai est devenu une petite ville après l’arrivée de personnes déplacées par les activités terroristes.

Quelque 2.270 personnes qui ont fui leur domicile dans d’autres parties de la région vivent côte à côte dans de petits abris semi-permanents en terre et en brique. Ces abris sont recouverts de bâches plastiques blanches fournies par l’agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR).

 

Photo : ONU/Eskinder Debebe

 

Wala Matari a reçu un soutien du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), notamment des cours d'alphabétisation et une formation en élevage. Elle a également participé à un programme « argent contre travail » qui lui a permis de financer une petite entreprise, en plein essor, qui brasse actuellementdu bilibili, une bière locale à base de graines de sorgho rouge.

Les dimanches après-midi, elle la sert aux hommes de Zamai qui se rassemblent chez elle pour boire dans une calebasse.

« Je fabrique de la bière de mil pour pouvoir nourrir et habiller mes enfants, acheter du savon et prendre soin de mon mari qui souffre de maladie mentale. Avant, mes enfants et moi vivions dans une pauvreté extrême. Avec ma bière de mil, je me bats pour ma famille », a-t-elle déclaré à ONU Info.

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Wala Matari est en train de reconstruire sa vie et gagne de l'argent pour subvenir aux besoins de sa famille. Elle ne sait pas combien de temps ils resteront à Zamai et si elle retournera dans son village d'origine, mais si les activités terroristes actuelles dans la région rendent tout retour impossible, elle dit que sa foi chrétienne continue de lui donner la force de faire face aux horreurs du passé et à l’incertitude du futur.

 

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