Les Nord-Coréens pris au piège d’un cercle vicieux de privations, de corruption et de répression (ONU)

28 mai 2019

Les habitants de la République populaire démocratique de Corée (RPDC) sont pris au piège d’un cercle vicieux dans lequel l’incapacité de l’État à subvenir à leurs besoins essentiels les obligent à se tourner vers des marchés informels, où ils sont confrontés à de nombreuses violations des droits humains commises dans un environnement juridique contestable, selon un nouveau rapport du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH).

« Le droit à l’alimentation, à la santé, au logement, au travail, à la liberté de circulation et à la liberté sont universels et inaliénables, mais en Corée du Nord, ils dépendent principalement de la capacité de chacun à corrompre des fonctionnaires de l’État », a souligné Michelle Bachelet, la Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme.

Le rapport, qui est le fruit de 214 témoignages recueillis par les équipes de la Haut-Commissaire Bachelet en 2017 et 2018, décrit comment les droits les plus fondamentaux des citoyens de la RPDC sont largement violés en raison « d’une mauvaise gestion économique et d’une corruption endémique ».

Depuis l’effondrement économique des années 1990, la population est incapable de survivre à travers un modèle de planification et de distribution économiques centralisées dirigé par l’État. Il s’agit entre autres d’emplois publics ainsi que de la distribution de vivres, de vêtements et d’autres rations.

Le rapport met en lumière le fonctionnement d’un système basé sur cette pratique informelle mais généralisée de corruption de fonctionnaires de l’État. Ces derniers sont en mesure de permettre aux citoyens de contourner les réglementations afin de travailler dans le secteur privé et d’éviter les arrestations.

Travailler dans le secteur pour éviter de mourir

La menace constante d’arrestation et de poursuites fournit aux agents de l’État un puissant levier pour pouvoir extorquer de l’argent et d’autres faveurs à des personnes qui cherchent désespérément à éviter une détention dans des conditions inhumaines, indique le rapport. En outre, les conditions de vie et le traitement des détenus peuvent également dépendre du versement de pots-de-vin.

De façon générale, le rapport publié mardi par le HCDH décrit un système de distribution publique en panne en RPDC depuis plus de deux décennies. Les gens se débrouillent via une économie parallèle juridiquement précaire et sont à la merci d'arrestations, de détentions arbitraires et d'extorsions de fonds.

« Ce sont des chiffres extraordinaires et effroyables », a déclaré Mme Bachelet. « Je suis préoccupée par le fait que l’attention constante portée à la question nucléaire continue de détourner l’attention sur la situation terrible des droits humains de plusieurs millions de Nord-Coréens ».

En conséquence, travailler dans le secteur informel est devenu un moyen indispensable de survie. Ou bien, « si vous ne faites que suivre les instructions de l’État, vous mourrez de faim », comme l’a dit l’une des personnes interrogées par les enquêteurs onusiens. 

Mais lorsque des personnes tentent de se livrer à une activité dans le secteur informel, elles risquent d’être arrêtées et placées en détention, notamment pour avoir voyagé à l’intérieur du pays sans permis.

Cette situation entraîne invariablement une série d’autres violations graves des droits de l’homme, dues à l’absence de l'Etat de droit et aux garanties d’une procédure régulière. « Les personnes subissent souvent des traitements inhumains et dégradants en détention et sont parfois soumises à la torture lors d’interrogatoires et de procédures disciplinaires », relève le document.

@ WFP/Colin Kampschoer
Des femmes font la queue lors d'une distribution de produits alimentaires dans la région de Songchon, en République populaire démocratique de Corée.

Dix millions de Nord-Coréens en insécurité alimentaire

Selon les agences des Nations Unies opérant en RPDC, en 2019, environ 10,9 millions de personnes (plus de 43% de la population totale) sont sous-alimentées et souffrent d’insécurité alimentaire. Près de 10 millions de personnes n’ont pas accès à de l’eau potable et 16% de la population n’a pas accès à des installations sanitaires de base, ce qui augmente le risque de maladie et de malnutrition.

Les habitants du nord-est et des provinces rurales souffrent le plus du manque de services de base, et l’indice de la faim dans le monde de 2018 a classé le niveau de faim dans le pays comme « grave » et « à la limite de l'alarmant ».

Les femmes sont particulièrement vulnérables aux abus commis par des tiers, notamment des courtiers et des trafiquants. « Notre rapport est une illustration frappante sur la façon dont le gouvernement s’attaque aux problèmes graves du pays en matière de droits de l’homme », a indiqué la cheffe des droits de l’homme de l’ONU.

Mme Bachelet plaide donc pour des changements profonds si l’on veut un « démantèlement d’un système de corruption endémique qui envahit tous les aspects de la vie ».

Plus largement, le rapport regrette que Pyongyang ne cherche pas à modifier « un système public défaillant, ni aide à mettre en place un secteur privé fonctionnel » alors que pendant ce temps, « d’énormes ressources continuent d’être consacrées aux dépenses militaires ». « Le pays possède l’une des plus grandes armées permanentes du monde, ce qui représente le plus fort taux de personnel militaire au monde par rapport à la population », souligne le rapport.

Face à ce sombre tableau, le rapport recommande des réformes drastiques, notamment la révision du code pénal et d’autres lois pertinentes pour mettre fin aux poursuites pour activités légitimes sur le marché et pour respecter le droit de libre circulation dans le pays. Mais pour arriver à de tels changements législatifs, il est impératif d’instaurer un État de droit. 

« Les gens ne doivent pas être arrêtés, détenus, ou poursuivis simplement pour avoir tenté d’atteindre un niveau de vie suffisant », a conclu Mme Bachelet, tout en plaidant pour « des réformes qui serviraient les intérêts de tous, y compris ceux du gouvernement et de la communauté internationale ».

 

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