Rohingyas : appel des enquêteurs de l’ONU à couper les finances de l’armée du Myanmar

14 mai 2019

La Mission indépendante d’établissement des faits sur les violences contre les Rohingyas a exhorté la communauté internationale à couper tout soutien financier à l’armée du Myanmar, affirmant que ses commandants doivent être isolés et traduits devant un tribunal crédible afin de répondre aux accusations de crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide.

Face à une situation qui « est au point mort », la Mission estime que ces « mesures sont nécessaires » car le Myanmar n’a pas fait suffisamment pour résoudre les conflits dans le pays et protéger les droits de l’homme, y compris ceux de plus d’un million de civils de l’ethnie rohingya qui ont été contraints à l’exil.

« Le gouvernement n’a pas fait suffisamment pour protéger la population » et « il n’y a eu aucun mouvement vers une résolution de la crise », a déploré mardi le président de la Mission, Marzuki Darusman, au terme d’une visite dix jours au Bangladesh, en Malaisie, en Thaïlande et en Indonésie.

Pire encore, Naypyidaw ne cherche pas à l’améliorer, selon son collègue Christopher Sidoti.

Selon cet expert, les enquêteurs onusiens n’ont vu « aucune preuve que le gouvernement du Myanmar agisse de bonne foi pour résoudre la crise ou faciliter le retour en toute sécurité des réfugiés ». « La situation demande une augmentation de la pression internationale », affirme-t-il.

En raison de la gravité du passé et de la persistance de violations, il convient de porter une attention particulière aux liens politiques, économiques et financiers de l’armée du Myanmar », a-t-il insisté. Il s’agit pour la Mission d’arriver à « identifier qui et quoi doivent être ciblés pour couper la masse monétaire afin d’accroître la pression et réduire la violence ».

Photo ONU/Eskinder Debebe
Le Président de la Mission internationale indépendante d’établissement des faits au Myanmar, Marzuki Darusman, devant les membres du Conseil de sécurité en octobre 2018.

Des violations systématiques des droits des minorités ethniques

Un rapport de 444 pages, soumis au Conseil des droits de l’homme en septembre 2018, montrait que l’armée du Myanmar violait de manière brutale et systématique les droits fondamentaux des minorités ethniques dans l’ensemble du pays.

Le document s’est concentré sur les « opérations de nettoyage » menées par l’armée contre la minorité rohingya dans l’État de Rakhine en 2017, lorsque les forces de sécurité ont tué des milliers de civils rohingyas, violé et agressé sexuellement des femmes et des filles.

Les enquêteurs avaient également mis en évidence l’incendie de villages, avec des pics de violence qui ont poussé 700.000 personnes à se réfugier au Bangladesh voisin en deux mois. « Les autorités militaires et civiles du gouvernement du Myanmar nient constamment les faits et déclinent toute responsabilité pour les crimes de droit international », ont regretté les enquêteurs onusiens.

Les trois enquêteurs ne se sont pas rendus au Myanmar où l’accès ne leur est pas autorisé par le gouvernement. Mais ils ont rencontré certains des milliers de Rohingyas réfugiés dans le camp de Kutupalong au Bangladesh. Ceux-ci leur ont relayé leurs besoins de justice, d’éducation ou encore de conditions adaptées pour retourner dans leur pays qui ne sont pas honorées en raison de la violence et de la situation humanitaire.

En réponse à ces attentes, M. Darusman a dit aux réfugiés que, lorsque son mandat expirerait en septembre 2019, la mission transmettrait ses informations, ses documents et ses preuves au nouveau mécanisme indépendant d’enquête sur le Myanmar, créé par le Conseil des droits de l’homme pour faciliter et accélérer les poursuites pénales équitables et indépendantes contre les auteurs présumés de crimes de droit international au Myanmar.

« En bref, ce n’est pas la fin de l’histoire », leur a dit M. Darusman. « S’il vous plait, ayez espoir que cela mènera à une éventuelle responsabilité de ceux qui sont responsables de ce qui s’est passé contre la communauté Rohingya », a-t-il insisté.

Les membres de la Mission ont également pu rejoindre la partie au Bangladesh d’une zone à la frontalière où sont toujours bloqués environ 4.000 Rohingyas. Outre les réfugiés, ils ont rencontré des responsables gouvernementaux, d’agences onusiennes, d’acteurs régionaux et de travailleurs humanitaires.

Appel au dialogue avec le gouvernement du Myanmar

Par ailleurs, la Mission d’enquête a réitéré son appel au dialogue avec le gouvernement du Myanmar afin de promouvoir la reddition des comptes, d’assurer la justice et de promouvoir le droit à un retour sûr, volontaire et dans la dignité des réfugiés Rohingyas.

La Mission rendra en septembre prochain son rapport final devant le Conseil des droits de l’homme. Ils remettront aussi leurs données et preuves au nouveau mécanisme d’investigations indépendant sur le Myanmar, chargé de rassembler et préserver des preuves qui pourront être utilisées par des tribunaux nationaux ou internationaux.

Le mécanisme d’enquête indépendant n’est d’ailleurs pas le seul organe qui jette les bases de poursuites futures. La Cour pénale internationale procède également à son propre examen et des discussions ont également lieu sur la compétence de la Cour internationale de justice en vertu de la convention sur le génocide.

Photo ONU/Loey Felipe
Ursula Mueller, la Sous-Secrétaire générale adjointe des Nations Unies aux affaires humanitaires.

Visite de la cheffe adjointe de l'humanitaire de l'ONU

De son côté, la Sous-Secrétaire générale des Nations Unies aux affaires humanitaires, Ursula Mueller, vient d’effectuer une mission de six jours au Myanmar, au cours de laquelle elle s’est notamment rendue dans l'État de Rakhine, où plus de 700.000 personnes ont besoin d'une aide humanitaire, dont des dizaines de milliers de Rohingyas et Kamans déplacés qui restent toujours confinés dans des camps.

« Nous nous félicitons des efforts que déploie actuellement le gouvernement pour élaborer une stratégie nationale visant à trouver des solutions pour plus de 270.000 personnes déplacées à l’intérieur du Myanmar. Il est essentiel que cette stratégie soit mise en œuvre de manière à s’attaquer aux causes profondes du déplacement. La fermeture des camps doit être liée à des améliorations de la liberté de circulation et de l'accès aux services et aux opportunités d'emploi », a déclaré Mme Muller à l’issue de sa visite.

La responsable onusienne a appelé les autorités à continuer de travailler avec tous les partenaires et les personnes touchées elles-mêmes pour trouver des solutions durables au déplacement. Elle a souligné le droit des personnes déplacées de rentrer volontairement chez elles dans des conditions de sécurité et de dignité, ou de se réinstaller dans un autre lieu de leur choix.

« Après sept ans de déplacement, les conditions dans les camps se sont détériorées et sont tout simplement inacceptables », a-t-elle déclaré. « Les musulmans vivant en dehors des camps, dont la liberté de mouvement et la capacité d'accès à la santé et à l'éducation sont sévèrement restreintes, font également face à des circonstances extrêmement difficiles ».

Mme Mueller a entendu de nombreux acteurs humanitaires au Myanmar faire part de leurs préoccupations concernant les procédures complexes et restrictives applicables aux déplacements pour atteindre les personnes touchées. Elle a souligné l'importance de développer une approche simplifiée et flexible pour garantir qu'une assistance impartiale puisse atteindre toutes les personnes dans le besoin.

 

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