Roma : pour Alfonso Cuarón, discriminations ethniques et de classe vont de pair partout dans le monde

21 février 2019

Les discriminations ethniques et de classe sont au cœur du film Roma nominé aux Oscars. Des discriminations qui existent au Mexique et dans d’autres pays du monde, souligne le réalisateur mexicain Alfonso Cuarón. ONU Info l’a rencontré.

Après un Lion d’or à la Mostra de Venise et plusieurs récompenses aux Golden Globes et au BAFTA, le film Roma est nominé pour 10 distinctions ce dimanche pour la cérémonie des Oscars, aux Etats-Unis, dont celles du meilleur film et du meilleur réalisateur.

Le film, présenté sur Netflix, a rencontré un vif succès dans le monde bien au-delà de l’espace hispanophone. Un succès qui doit beaucoup aux problèmes qu’il aborde, tant sur le plan social et personnel, et que l’on retrouve ailleurs dans le monde.

« Le film parle de notre existence comme une expérience de solitude en quête de compagnie, une expérience commune de la solitude. Seules les relations affectives peuvent nous donner un sens, je pense que c’est de là que vient l’impact émotionnel et ensuite, chaque personne et chaque société voit ses propres choses », explique Alfonso Cuarón.

Dans le Mexique du début des années 1970, Cléo, une jeune femme autochtone, travaille pour une famille de la classe moyenne résidant à Roma, un quartier de Mexico dont le film tire le nom. Une famille qui l'aime, mais qui ne manque pas de lui rappeler qu’elle est à son service.

Carlos Somonte
Une scène du film Roma

Racisme et répression des langues autochtones

Au Mexique, comme dans d'autres pays, les différences de classe et ethniques vont de pair et s'accentuent chez les peuples autochtones, a déclaré le réalisateur dans un entretien accordé à ONU Info. « Il n'est pas très difficile de voir que le pouvoir économique est basé sur la couleur de la peau et que les peuples autochtones sont ceux qui finissent toujours avec moins de privilèges », dit-il.

En dépeignant ces discriminations quotidiennes qui existent au Mexique, Roma montre l'abîme des inégalités et des abus qu’ont engendré les rapports de pouvoir dans tous les domaines, à commencer sur le plan affectif.

« Il existe une complexité spécifique au Mexique : d'une part, il y a une fierté autochtone, mais de manière mythique, comme un passé lointain de quasi ‘super-héros’. Et d’autre part, on ignore toute une partie de la population qui est là, dont on a usurpé ou essayé d’usurper sa culture, y compris par le biais de programmes pour l'éradication de sa langue ».

Selon Alfonso Cuarón, cette éradication se produit très souvent par la pression sociale exercée de génération en génération sur les peuples autochtones qui finissent par « ne pas vouloir que leurs enfants parlent leur langue maternelle de peur de ne pas les voir s'intégrer ».

Il n'est pas très difficile de voir que le pouvoir économique est basé sur la couleur de la peau et que les peuples autochtones sont ceux qui finissent toujours avec moins de privilèges - Alfonso Cuarón

Tourné en espagnol avec quelques dialogues en mixtèque, la langue du peuple autochtone d'Oaxaca, un Etat du sud du Mexique, Roma témoigne de la répression subie par les langues autochtones.

« Le mixtèque est parlée uniquement entre Adela [l'autre employée de maison de la famille du film] et Cleo, et elles le parlent dans leurs espaces : la cuisine et la chambre, quand elles sont en privé ou seules, mais pas en présence de la famille ». Lorsque les employées de maison s’expriment dans leur langue devant les enfants de la famille, le plus jeune garçon insiste pour qu'elles cessent de la parler. La fille de la famille est la seule personne qui parle un peu en mixtèque lorsqu’elle chante avec Cleo. Pour Alfonso Cuarón, ce détail est révélateur « d’une certaine structure du pouvoir car cette fille est ignorée et rabaissée par la partie masculine du foyer ». Le rapport de force entre les sexes est un autre sujet sensible que montre le film.

La négation et le désintérêt pour l’existence des langues des peuples autochtones sur le point de disparaitre est terrifiante, estime le réalisateur. « C'est presque un génocide culturel », a-t-il dénoncé. « Les langues sont enrichies par la diversité, les connaissances sont enrichies par la diversité, l'humanité est enrichie par la diversité ».

Pour le réalisateur, le contexte historique dans lequel s’inscrit Roma – le début des années 1970 - est celui d’une discrimination à l’égard des peuples autochtones qui n’a malheureusement pas changé. « Le problème s’est aggravé », dit-il.

Photo par Alfonso Cuarón
L'actrice Yalitza Aparicio dans le film Roma/

Le sort des travailleurs domestiques

En montrant la vie des employés de maison, Roma a également braqué les projecteurs sur les combats de ces travailleurs fragiles dont les droits sont loin d’être respectés.

« Je suis très heureux que Roma ait servi de plate-forme pour des mouvements aussi importants de travailleurs domestiques au Mexique et aux États-Unis », a dit Alfonso Cuarón.

Le Mexique compte environ 2,5 millions de travailleurs domestiques. Plus de 90% sont des femmes et quasiment toutes ne bénéficient pas de protection sociale. Après des années de revendications, les organisations de défense des droits des employés domestiques ont réussi à lancer un programme pilote d'intégration dans le système de sécurité sociale et à établir un salaire minimum pour leur travail.

Mais pour Alfonso Cuarón, il ne suffit pas de légiférer sur les droits des employés domestiques. « Il s’agit d’éduquer un public dont le comportement et le traitement des travailleurs domestiques remonte à l’époque coloniale. Tout cet héritage provient de l’époque coloniale où existait une structure en principe d'esclavage. Lors de son abolition, cet esclavage s’est déguisé avec des personnes d'origine autochtone qui ne recevaient généralement qu'un toit et de la nourriture ... Et c'est un système qui s'est normalisé au Mexique. En plus de tirer parti d’une situation de parité minime, ces personnes doivent accepter une certaine relation parce qu’elles échappent à la misère et qu’il existe très souvent une attitude d’une partie de la société qui estime qu’en fournissant logement et nourriture, ces personnes devraient être reconnaissantes ». 

La sortie de Roma a coïncidé avec un changement de gouvernement au Mexique qui a suscité beaucoup d'espoir pour la plupart des Mexicains. Est-ce vraiment un hasard de voir ce film si personnel du cinéaste présenté dans ce contexte ? Ou est-ce un rappel des problèmes qui restent à résoudre ?

« C'est simplement une coïncidence », explique Alfonso Cuarón. Mais le réalisateur espère que cette coïncidence permettra aux gens de « discuter, de parler des choses » et que la possibilité de changement dans son pays ne cache pas « de vieux vices cachés sous de nouveaux habits ».

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