ENTRETIEN - 317 jours attaché dans une cave, un ancien otage revient sur son épreuve

13 mai 2016

Tôt dans la matinée du 11 décembre 1998, Vincent Cochetel, un travailleur humanitaire français âgé de 37 ans, était assis à l'arrière d'une voiture lancée sur une petite route tchétchène, les yeux bandés et flanqué d'un garde de chaque côté, lorsque le véhicule a été stoppé net par des coups de feu.

« L'homme assis à ma gauche est très probablement tombé raide mort sur moi [...] et du côté droit, il n'y avait plus personne », a décrit dans un entretien récent M. Cochetel, qui se souvient de s'être jeté en dehors du véhicule, avant de sentir quelqu'un l'agripper au sol et lui ordonner de se mettre à genoux.

M. Cochetel a pensé qu'il était sur le point d'être exécuté, mais au lieu de ça, deux hommes ont commencé à le trainer sur plus d'une centaine de mètres avant de le jeter dans une autre voiture. Ce n'est que quand on a retiré son bandeau des yeux que M. Cochetel a enfin compris qu'il était libre : il venait tout juste d'être délivré de ses ravisseurs par les forces spéciales russes, après avoir passé 317 jours en captivité, pour l'essentiel dans le noir total.

Près de 18 ans après les faits, M. Cochetel, qui est désormais le chef du bureau européen du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), est revenu sur les circonstances de son enlèvement pour le Centre d'actualités des Nations Unies.

A l'approche du premier Sommet humanitaire mondial, qui aura lieu à Istanbul, en Turquie, les 23 et 24 mai prochains, M. Cochetel a souligné les progrès récents réalisés en matière de protection des travailleurs humanitaires, ainsi que les améliorations potentielles qu'il souhaiterait voir discutées à cette occasion.

L'enlèvement : « Je suis resté là, avec un pistolet sur la tempe »

Au moment de son enlèvement, en janvier 1998, M. Cochetel travaillait en tant que chef de la mission du HCR en Ossétie du Nord, une république russe située près de la Tchétchénie, dans la région du Caucase du Nord.

« Nous nous occupions de vastes programmes humanitaires allant de l'habitat d'urgence, à l'aide alimentaire, en passant par la reconstruction d'écoles et de points d'eau, pas seulement en Tchétchénie, mais aussi dans les républiques voisines d'Ingouchie et du Daghestan », a-t-il précisé

Les travailleurs humanitaires ont commencé à quitter la région dès 1997, en raison du nombre croissant d'enlèvements contre rançon qui avaient lieu en Tchétchénie.

« Les étrangers étant vus comme des sources potentielles d'argent et de trafic, la plupart de nos partenaires non gouvernementaux ont mis la clé sous la porte », a-t-il expliqué, ajoutant que les ravisseurs ont commencé à traquer leurs victimes potentielles au-delà de la Tchétchénie.

Située à plus d'une centaine de kilomètres du territoire tchétchène, l'Ossétie du Nord n'avait connu que très peu d'enlèvements d'étrangers à l'époque.

« Mais, on prenait quand même les précautions d'usage, qui consistaient à venir travailler tous les jours avec des gardes du corps en véhicules blindés et à changer de trajet tous les jours », a précisé M. Cochetel, soulignant que lui et son équipe se sentaient relativement en sécurité. « Je ne voyais pas forcément le danger se rapprocher. Mais le danger s'est rapproché, et finalement c'est tombé sur moi, le 29 janvier 1998 ».

Ce jour-là, M. Cochetel, qui vivait dans un immeuble modeste de Vladikavkaz, la capitale de l'Ossétie du Nord, est rentré chez lui avec son garde du corps après un dîner de travail avec des collègues. L'une des consignes de sécurité qui lui avaient été données consistait à avoir de nombreux verrous sur la porte d'entrée de son appartement. Il a donc fallu un certain temps à M. Cochetel pour trouver les bonnes clés.

« Au moment où j'ai ouvert le deuxième verrou, plusieurs hommes masqués avec des armes de poing ont débarqué de la cage d'escalier », s'est remémoré M. Cochetel, qui a immédiatement demandé à son garde du corps de ne rien faire.

Les hommes les ont faits rentrer dans l'appartement, puis ont plaqué le garde du corps au sol, avant de l'attacher et de l'emmener dans une pièce voisine.

« Ensuite, ils m'ont amené dans la cuisine et m'ont fait m'agenouiller devant le frigo », a dit M. Cochetel, qui se demandait à cet instant s'il était victime d'un enlèvement ou d'un assassinat ciblé. Ne parlant pas l'ossète, M. Cochetel était dans l'incapacité de comprendre ce que les hommes masqués disaient.

« Ça a duré pendant un long, long moment. Je suis resté là, avec un pistolet sur la tempe ».

Après un certain temps, on lui a mis les menottes et bandé les yeux, puis M. Cochetel a été transporté hors du bâtiment. Une fois dehors, ses ravisseurs l'ont forcé à rentrer dans le coffre d'une voiture.

« Je suis resté comme ça pendant trois jours. Parfois, la voiture bougeait. Parfois, ils me changeaient de voiture, mais toujours dans les mêmes conditions. Et au bout de trois jours, on m'a transféré en Tchétchénie », a-t-il dit.

Le Chef du Bureau du HCR pour l'Europe revient sur ses 317 jours de captivité en Tchétchénie

La détention : « J'étais dans le noir total tout le temps, et attaché à un lit »

D'après M. Cochetel, les hommes armés qui l'ont enlevé étaient probablement des sous-traitants, et l'organisation criminelle pour laquelle ils travaillaient était structurée selon une stricte division du travail.

« C'est-à-dire qu'il y a des gens qui sont chargés de l'enlèvement. Il y a des gens qui sont chargés du transport. Il y a des gens qui sont chargés de la garde. Il y en a d'autres qui sont chargés des négociations [de rançon]. Et puis il y a quelqu'un qui commande au-dessus », a-t-il dit.

A l'exception des premiers jours qu'il a passé en Tchétchénie, durant lesquels il a été relativement bien traité et nourri, M. Cochetel a passé le plus clair de sa captivité dans diverses caves, où il était détenu dans des conditions inhumaines.

« J'avais au maximum 15 minutes de lumière par jour pour mon repas », a-t-il expliqué. « Ils me mettaient une bougie ou une lampe, et j'avais un peu de lumière pendant ces 15 minutes. Sinon, j'étais dans le noir total tout le temps, et attaché à un lit ».

La longueur du câble métallique qui le reliait au cadre de son lit permettait seulement à M. Cochetel de se déplacer dans un rayon de trois pas, voire quatre au grand maximum. Quant aux contacts avec ses ravisseurs, ils étaient tout aussi limités que ses mouvements.

« Parfois, le garde qui apportait ma nourriture disait quelques mots [...] Mais la plupart du temps, il la posait simplement et repartait », a-t-il déclaré.

A mesure que les jours, les semaines et les mois passaient, M. Cochetel, qui ne savait rien des efforts déployés pour sa libération, était conscient que les choses pouvaient mal se terminer pour lui.

« Plus la captivité se prolongeait, plus je me posais la question : est-ce que c'est bon signe ou mauvais signe ? C'était pas facile de répondre à cette question tout seul dans le noir ».

Une libération spectaculaire : « Tout d'un coup, j'entends des coups de feu de tous les côtés »

Après 317 jours d'épreuve, le 11 décembre 1998, ses ravisseurs ont réveillé M. Cochetel en pleine nuit sans ménagement et l'ont sorti de sa cave, menotté.

« Il y avait un convoi d'environ dix à quinze voitures avec des gens lourdement armés. Le convoi a commencé à conduire et je me suis retrouvé dans l'une des voitures. À un moment donné, ils m'ont bandé les yeux et m'ont demandé de rester sur le plancher de la voiture, entre deux gardes », s'est-il rappelé.

Après un certain temps de route, ses ravisseurs l'ont fait changer de voiture une première fois, puis au bout d'une demi-heure, une seconde fois, mais toujours avec deux hommes à ses côtés.

« Nous avons roulé, assez lentement, complètement en dehors des voies principales, parce que je me souviens que la route était très accidentée. […] Tout d'un coup, j'entends des coups de feu de tous les côtés », s'est-il rappelé de l'assaut qui a conduit à sa libération.

M. Cochetel avait toujours les yeux bandés et les poignets menottés. Après être parvenu à s'extraire du véhicule, lorsqu'un homme l'a attrapé et lui a demandé de s'agenouiller en silence, il n'avait donc aucun moyen de savoir entre quelles mains il était tombé.

« J'ai dit : 'Ne tirez pas !'. Parce que je me disais, après tout ce temps en captivité, mourir à genoux comme au premier jour de mon enlèvement... Je n'étais pas préparé pour ça ».

Deux hommes ont commencé à le trainer. M. Cochetel, dont les jambes étaient engourdies par le stress, était incapable de se tenir debout. Puis, les hommes l'ont jeté dans un autre véhicule.

« Et quand j'ai heurté le plancher de la voiture, je me suis cogné contre un casque métallique. Pour moi, ça a été une première prise de conscience que je me trouvais avec une armée, une armée régulière. Que je n'étais plus avec le groupe qui m'avait enlevé », a-t-il dit.

Quelqu'un a retiré le bandeau qu'il avait sur les yeux et la voiture a démarré, pendant qu'à une centaine de mettre, la fusillade continuait.

Après cela, M. Cochetel a été amené dans une base des forces spéciales de la Fédération de Russie et rapatrié à Genève, siège du HCR, où sa famille l'attendait.

Réapprendre à vivre : « Si je ne retournais pas au travail, cela signifiait qu'ils avaient réussi à me détruire »

Après avoir atterri dans la ville Suisse, M. Cochetel a immédiatement été placé en observation dans une maternité, au sein d'un hôpital.

« J'étais entouré de femmes enceintes [...] C'était un peu comme une nouvelle naissance, à bien des égards », a-t-il plaisanté.

Au cours de cette première semaine, il était sous surveillance médicale constante et ne pouvait voir sa femme et ses enfants qu'une demi-heure par jour. « Ils avaient un peu peur que je me suicide ou quelque chose comme ça », a-t-il confié.

Une fois sorti de l'hôpital, le premier réflexe de M. Cochetel était de vouloir recommencer à travailler, mais il lui a été conseillé de prendre un congé pour se détendre.

Après quelques mois seulement, M. Cochetel a de nouveau ressenti le besoin de travailler et a demandé au HCR de l'affecter à un poste plus calme que le précédent, à Genève.

« Si je ne retournais pas au travail, cela signifiait qu'ils avaient réussi à me détruire », a-t-il dit à propos de ses ravisseurs.

Dans la perspective du Sommet humanitaire mondial : « Désormais, il n'y a plus aucune place pour l'amateurisme »

Depuis ces événements, M. Cochetel a souligné que des progrès significatifs avaient été réalisés pour améliorer la protection des travailleurs humanitaires sur le terrain, précisément parce que ces derniers sont de plus en plus pris pour cibles par les terroristes, les organisations criminelles et les parties à des conflits. Selon lui, des efforts importants ont notamment été entrepris en matière de prévention, d'équipement, de formation et de mesures de sécurité opérationnelles, qui permettent au personnel de l'ONU déployé sur le terrain de travailler dans un environnement sécurisé.

« Désormais, il n'y a plus aucune place pour l'amateurisme », a-t-il insisté. « Nous sommes beaucoup plus professionnels dans notre approche des contraintes de sécurité sur le terrain ».

Le principal domaine dans lequel, selon lui, des améliorations doivent avoir lieu est celui de la lutte contre l'impunité pour les personnes ciblant des travailleurs humanitaires.

M. Cochetel a rappelé que le Statut de la Cour pénale internationale (CPI) considère les attaques contre ces derniers comme des crimes internationaux.

« Cela signifie, en théorie, qu'il n'y a pas de prescription pour ces crimes », a-t-il expliqué, ajoutant que, même 30 ans après, il est encore techniquement possible de poursuivre les auteurs.

« Mais dans la pratique, c'est très difficile, et cela ne se produit que très, très rarement », a-t-il déploré.

L'un des principaux engagements du premier Sommet humanitaire mondial qui aura lieu ce mois-ci à Istanbul est de faire davantage d'efforts pour protéger le personnel médical, les transports et les installations, ainsi que le personnel humanitaire et les biens contre des attaques, menaces ou autres actes de violence potentiels.

Dans le cadre du Sommet, une table ronde de haut niveau, intitulé 'Le respect des normes qui protègent l'humanité', sera organisée le mardi 24 mai pour mettre spécifiquement l'accent sur la protection des travailleurs humanitaires.

M. Cochetel a dit espérer que ce Sommet puisse aider les États membres à trouver le moyen de mieux faire respecter le droit international humanitaire et de veiller à ce que ces attaques contre le personnel des Nations Unies ou non-onusien ne restent pas impunies.

La communauté humanitaire doit aussi saisir cette occasion pour réfléchir ensemble à la question, plutôt que de prendre des mesures unilatérales, a-t-il ajouté. Pour cela, M. Cochetel a estimé que les acteurs humanitaires devaient adopter une approche cohérente et, lorsque l'un des leurs se fait kidnapper ou tuer, demander des comptes aux gouvernements ou groupes rebelles censés assurer leur sécurité.

« Nos vies comptent. Autrement, nous ne serons plus en mesure d'être aux côtés des victimes », a-t-il dit.

En outre, s'il insiste sur le fait qu'il a bénéficié de tous les soins médicaux et du soutien psychologique dont il a eu besoin après sa libération, M. Cochetel a toutefois souligné que des progrès pouvaient être faits au sein du système onusien afin de mieux prendre en compte les traumatismes des employés libérés après un enlèvement. Par exemple, a-t-il dit, s'il est demandé à l'employé, après un certain temps, de retourner sur le terrain, il devrait être déployé au tout début dans une zone plus sûre, où sa famille sera autorisée à l'accompagner.

M. Cochetel a également appelé à mettre fin à ce qu'il considère comme un système à deux vitesses pour les travailleurs humanitaires locaux et internationaux.

« C'est-à-dire que le personnel international des organisations humanitaire est souvent mieux traité dans ces circonstances-là que le personnel local, qui n'a pas forcément accès au même package, en terme de soutien psychologique et médical », a déploré M. Cochetel, appelant à une approche plus harmonisée sur cette question.

A l'heure du bilan : « C'est comme si c'était hier. C'est sous la peau »

Près de deux décennies après l'épreuve qu'il a vécue dans le Caucase du Nord, cette dernière reste encore très présente dans le quotidien de M. Cochetel.

« Ce sont des faits qui remontent à 18 ans, mais pour moi, c'est comme si c'était hier. C'est sous la peau », a-t-il dit.

Chaque fois qu'un travailleur humanitaire est victime d'un enlèvement ou d'un meurtre, M. Cochetel est ramené en arrière, à cette année 1998.

« J'ai une pensée émue pour sa famille, pour tous les sacrifices consentis par cette personne avant qu'elle soit tuée ou enlevée ».

Malgré le souvenir encore très vif laissé par ces 317 jours de captivité, M. Cochetel dit avoir appris avec le temps à vivre avec, « comme les gens qui ont eu un accident de voiture ou une longue maladie ».

 

♦ Recevez des mises à jour quotidiennes directement dans votre boîte mail - Inscrivez-vous ici.
♦ Téléchargez l'application ONU Info pour vos appareils iOS ou Android.

Suivre l'actualité : précédents articles sur le sujet

RDC : l'ONU déplore la mort d'un travailleur humanitaire coincé dans des combats au Nord-Kivu

Le chef du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) en République démocratique du Congo (RDC), Rein Paulsen, a déploré ce weekend le décès d'un travailleur humanitaire qui s'était retrouvé coincé dans des combats au Nord-Kivu, dans l'Est du pays.