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18 décembre 2006

L&#39enquête sur l&#39assassinat de Rafic Hariri est sur le point d&#39entrer dans une phase délicate et complexe qui exige de la discrétion, indique le dernier rapport de Serge Brammertz publié aujourd&#39hui alors que le climat tendu au Liban remet en question la mise en place d&#39un tribunal international pour juger les auteurs de ce crime.

L'enquête sur l'assassinat de Rafic Hariri est sur le point d'entrer dans une phase délicate et complexe qui exige de la discrétion, indique le dernier rapport de Serge Brammertz publié aujourd'hui alors que le climat tendu au Liban remet en question la mise en place d'un tribunal international pour juger les auteurs de ce crime.

Présentant son nouveau rapport lors d'une séance publique au Conseil de sécurité, Serge Brammertz, chef de la Commission d'enquête sur l'assassinat de l'ancien Premier ministre libanais, Rafic Hariri, a d'abord rappelé que « le climat politique général au Liban a été explosif » depuis sa dernière intervention (dépêche du 29.09.06).

« Deux événements majeurs ont eu un impact sur les activités d'enquête de la Commission et ses besoins en matière de sécurité, à savoir l'assassinat du ministre de l'Industrie, Pierre Gemayel, à Beyrouth le 21 novembre, et les débats qui ont lieu aux niveau national et international au sujet de la création d'un tribunal spécial pour le Liban », indique le rapport rendu public à New York.

« La Commission note que le contexte général dans lequel elle mène ses travaux peut être qualifié de hautement imprévisible. La situation en matière de sécurité, la conjoncture politique, le conflit récent, le risque d'une reprise des violences et les problèmes concernant le futur tribunal spécial expliquent peut-être pourquoi les témoins sont réticents à coopérer avec la Commission et pourquoi celle-ci a des difficultés à recruter du personnel et à le garder », affirme le rapport.

Alors que la proposition de l'ONU sur la forme que prendra un futur tribunal international a été approuvée par le Conseil de sécurité et par le gouvernement libanais, son Premier ministre, Fouad Siniora, a récemment fait face à l'opposition du président pro-syrien Emile Lahoud et aux partisans du Hezbollah et du général Michel Aoun, qui ont quitté le gouvernement et soutiennent des manifestations de rue pour appeler à son renversement.

« La Commission est consciente du rôle et des obligations supplémentaires qui lui incombent, sachant qu'un tribunal spécial sera probablement créé dans un avenir proche bien qu'indéterminé », affirme le chef de la Commission d'enquête.

Serge Brammertz a aussi affirmé que si la coopération avec les Etats a été généralement satisfaisante, notamment avec la Syrie, elle « s'est aussi heurtée à des retards, et certains États n'ont pas répondu à ses demandes d'assistance ».

S'agissant des progrès dans les éléments de fait, le rapport indique que l'enquête de la Commission est restée « axée sur trois domaines : l'exploitation des éléments de preuve recueillis sur les lieux du crime, l'enquête sur les auteurs possibles de l'attentat et la collecte de preuves relatives au contexte de l'affaire et à ses liens éventuels avec d'autres affaires.

Au cours des trois derniers mois, la Commission a poursuivi ses investigations sur toutes les pistes identifiées dans les précédents rapports, en mettant l'accent sur les mobiles de l'assassinat de Rafic Hariri, sur les questions qui se posent en ce qui concernent Ahmad Abou Adass, sur les liens existant entre les 14 autres affaires et sur l'analyse scientifique. À l'appui de ces objectifs, la Commission a eu 60 entretiens durant la période à l'examen.

Le rapport médico-légal sur les lieux du crime achevé fin 2006 « confirme les principales hypothèses quant au modus operandi des auteurs du crime et fournit de nouvelles informations dont la Commission n'avait pas eu connaissance ».

Parmi les conclusions du rapport, il est confirmé « qu'il n'y a eu qu'une seule explosion, que c'est bien la camionnette Mitsubishi qui transportait l'engin explosif artisanal et que la détonation est partie de l'intérieur du plateau du véhicule ».

S'agissant de l'explosif utilisé, l'enquête pointe vers une première charge composée de « RDX et de TNT » et d'une autre « charge explosive « composée de TNT et de SEMTEX (RDX et PETN), un explosif déjà largement utilisé lors d'attentats terroristes dans la région et en dehors de celle-ci ».

L'enquête pointe aussi, « étant donné la précision temporelle nécessaire », vers « l'utilisation d'une télécommande ou le déclenchement direct dans le cadre d'un 'attentat-suicide' ».

Les enquêteurs ont retrouvé sur place 33 fragments d'os ainsi qu'au moins une dent appartenant à une personne non identifiée, vraisemblablement l'auteur de l'attentat. Les premières analyses « montrent que l'individu en cause n'a pas passé sa jeunesse au Liban mais qu'il y a vécu les deux ou trois derniers mois ayant précédé son décès ».

D'autre part, « l'incisive centrale supérieure droite trouvée sur les lieux du crime en février 2005 et appartenant à un homme non identifié comporte un signe distinctif lié à la forme de la surface de la couronne, qui a la forme d'une pelle. Cette caractéristique est rare chez les habitants du Liban. La dent trouvée sur les lieux du crime durant les investigations menées en juin 2006 est une incisive centrale inférieure droite » qui aurait aussi appartenu à un homme d'âge similaire, indique le rapport.

La Commission a par ailleurs poursuivi ses recherches dans le domaine du motif de l'attentat.

« La Commission intensifie ses recherches sur les derniers jours de Rafic Hariri mais elle étudie aussi en profondeur les 15 derniers mois de sa vie. Elle a procédé à 17 nouveaux entretiens au cours de la période considérée, interrogeant notamment des personnalités de la scène politique internationale. Ces entretiens, longs et délicats, font intervenir toutes sortes de personnes avec lesquelles Rafic Hariri a été en rapport ».

« La Commission a recueilli des renseignements sur les menaces et les pressions croissantes dont Rafic Hariri a été l'objet au cours des 15 derniers mois de sa vie. Elle a aussi pu établir que ses partisans, ses alliés politiques et ses proches l'assuraient qu'il ne serait pas la cible d'un attentat ».

« On dit que jusqu'à ses derniers jours, il demeurait convaincu qu'il ne serait pas victime d'un attentat. Cet aspect de l'enquête, qui est très délicat, devrait non seulement permettre de mieux cerner le cadre de vie et de travail de Rafic Hariri mais aussi ouvrir de nouvelles pistes concernant l'intention criminelle et les moyens mis en oeuvre », affirme Serge Brammertz.

Les hypothèses sont les suivantes : « il aurait été tué par un groupe extrémiste en raison de ses liens avec d'autres États de la région et de l'Occident; on lui reprochait sa position concernant la résolution 1559 (2004) du Conseil de sécurité; la prorogation du mandat du Président libanais aurait joué un rôle; il fallait tuer Hariri avant les élections de mai 2005, qu'il risquait de remporter; on lui reprochait ses liens avec le quotidien An-Nahar; ou encore il allait dévoiler des malversations financières à grande échelle à la banque Al-Medina ».

« Selon une autre hypothèse, les auteurs de l'attentat auraient appelé l'attention sur les mobiles apparemment évidents pour faire accuser d'autres personnes et ainsi se couvrir ».

« Cette liste n'est pas exhaustive et montre combien il est difficile de recueillir des éléments de preuve pour chaque hypothèse, plusieurs mobiles ayant d'ailleurs pu intervenir simultanément », affirme Serge Brammertz.

À ce stade de l'enquête, un petit nombre de mobiles apparaissent comme les plus plausibles. La Commission s'intéressera à toutes les hypothèses tant qu'elles restent viables mais, au cours de la période qui fera l'objet du prochain rapport, elle s'emploiera à réunir de nouveaux éléments de preuve pour déterminer les mobiles les plus probables de cet assassinat.

Parallèlement, la Commission a également prêté une assistance technique aux autorités libanaises « dans les 14 autres affaires et continue de travailler en étroite coopération avec le Procureur général du Liban et les juges d'instruction, à l'appui de leurs activités ».

« Dans les six affaires, il existe entre plusieurs des victimes des liens factuels qui les placent dans un groupe aux objectifs et aux intérêts communs », affirme le chef de la Commission d'enquête.

« De l'avis de la Commission, il est possible que l'intention de tuer au moins quelques unes des victimes ait été associée à ces objectifs et intérêts communs, et que les attentats puissent s'inscrire dans le cadre d'une intention plus vaste ».

« Samir Kassir et May Chidiac étaient des personnalités en vue du monde des médias, Gebran Tueni était à la fois une personnalité des médias et un parlementaire, Marwan Hamadeh et Elias El-Murr étaient alors, et sont encore, des ministres du gouvernement libanais et George Hawi était l'ancien secrétaire général du Parti communiste libanais. Chaque victime était connue de tous dans sa vie professionnelle et l'orientation politique de chacune d'entre elle était de notoriété publique », fait remarquer Serge Brammertz.

« Certaines des victimes des attentats ciblés étaient directement ou indirectement liées à la coalition politique dite « Mouvement du 14 mars ». Samir Kassir, Gebran Tueni et George Hawi étaient associés à ce mouvement dans un contexte ou un autre. George Hawi et Samir Kassir soutenaient le Mouvement de la gauche démocratique, l'un des partis politiques relevant du Mouvement du 14 mars. Marwan Hamadeh était membre du groupe précurseur du Mouvement du 14 mars, connu sous le nom de Groupe ou Rassemblement du Bristol, et reste très proche aujourd'hui du Mouvement du 14 mars », rappelle-t-il.

« Un autre lien entre Marwan Hamadeh, Rafik Hariri, Samir Kassir et Gebran Tueni était leur association avec le journal An Nahar. Certaines des victimes étaient également proches les unes des autres ou de Rafik Hariri parce qu'il existait entre elles des liens de parenté ou d'amitié, ou d'autres relations personnelles », poursuit-il.

Enfin, le rapport relate le récent attentat qui a coûté la vie, le mardi 21 novembre 2006, à Pierre Gemayel, ministre de l'Industrie, le plus récent attentat en date qui viendra s'ajouter à ceux déjà sur la liste des travaux de la Commission.

« Ce dernier a quitté le Ministère aux environs de 15 heures. Il conduisait lui-même, accompagné de deux gardes du corps armés, un véhicule loué quelques jours seulement auparavant. Vers 15 h 30, alors qu'il conduisait, il s'est arrêté au bord de la route pour attendre une personne qu'il devait retrouver, en même temps qu'il passait un appel téléphonique ».

« Un véhicule de couleur foncée, probablement une Honda CR-V, s'est arrêté à côté du véhicule de M. Gemayel et un individu assis sur le siège du passager avant a commencé à tirer par la fenêtre de la portière de la voiture de M. Gemayel en direction du conducteur. Le véhicule de M. Gemayel s'est éloigné et s'est engagé sur une légère pente, avant d'être bloqué par un autre véhicule. À un moment durant ces faits, les assaillants ont quitté leur véhicule, se sont approchés de la voiture de M. Gemayel, ont ouvert les portières avant et ont continué à tirer à bout portant à l'intérieur du véhicule. Les assaillants, qui ont tiré plus de 49 coups et utilisé quatre types de munitions différents, se sont ensuite enfuis ».

« Durant les sept jours qu'ont duré les enquêtes sur la scène du crime, la Commission a retrouvé 175 pièces à conviction et examiné le véhicule de M. Gemayel ».

« Au total, en comptant les pièces à conviction rassemblées par les autorités Libanaises, 240 pièces ont été envoyées à un laboratoire de recherche criminalistique, parmi lesquelles un pare-choc de voiture, du verre, des poignées de porte de voiture, des vêtements appartenant à la victime et d'autres éléments. Il sera en outre procédé à des analyses de l'ADN et des empreintes digitales relevés sur les pièces pertinentes », indique le rapport.

 

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