Se souvenir du génocide au Rwanda... le Secrétaire général, le général Dallaire et un ministre rwandais s'y sont employés ce matin

26 mars 2004

« Le génocide rwandais n'aurait jamais dû se produire. Mais il s'est produit », a déclaré ce matin le Secrétaire général de l'ONU qui a appuyé la requête du Rwanda demandant que soit observée chaque année, le 7 avril, une minute de silence en souvenir des 800 000 hommes, femmes et enfants massacrés en 1994 tandis que le général Dallaire se remémorait avec amertume le moment où, à la tête d'une mission sans budget, on lui a appris que « la cavalerie ne viendrait pas. »

« La communauté internationale a abandonné le Rwanda à son sort et cela nous laissera pour toujours les plus amers regrets et la plus profonde tristesse », a déclaré Kofi Annan, lors d'une commémoration du génocide rwandais organisée par l'Assemblée générale de l'ONU ce matin.

« Si la communauté internationale avait réagi rapidement et avec détermination, elle aurait pu prévenir la plupart des massacres. Mais la volonté politique était absente, et les troupes aussi », a poursuivi le Secrétaire général qui a ajouté : « J'étais moi-même à la tête du Département des opérations de maintien de la paix de l'ONU et j'ai insisté auprès de dizaines de pays pour qu'ils fournissent des contingents militaires. »

« Je pensais, à l'époque, faire de mon mieux, mais j'ai compris après le génocide que j'aurais pu, et dû, en faire plus pour donner l'alarme et rallier les bonnes volontés. Ce souvenir douloureux, comme celui de la Bosnie-Herzégovine, a beaucoup influé sur ma vision des choses et sur les décisions que j'ai prises en tant que Secrétaire général », a-t-il indiqué.

Il a rendu hommage à « quelques êtres courageux [qui] ont essayé de mettre fin au massacre dont le général canadien Roméo Dallaire, commandant de la petite force de maintien de la paix des Nations Unies qui se trouvait sur place à l'époque [...]qui ont fait tout ce qu'ils pouvaient, et qui auraient dû être soutenus plus qu'ils ne l'ont été. »

Il a annoncé qu'il avait décidé d'appuyer la demande du Rwanda qui a demandé que le 7 avril de chaque année, une minute de silence soit observée partout dans le monde à midi, heure locale, rappelant que l'Assemblée générale avait décidé de faire du 7 avril la Journée internationale de réflexion sur le génocide rwandais.

« J'ai écrit à tous les chefs d'État et de gouvernement pour leur demander qu'elle soit respectée, en particulier dans la fonction publique, a déclaré Kofi Annan. J'ai également demandé la participation de tous les bureaux des Nations Unies, partout dans le monde. »

« Aujourd'hui, je demande instamment à tous les hommes et à toutes les femmes du monde, qui qu'ils soient et où qu'ils se trouvent, dans une ville grouillante ou au plus profond de la campagne, de tout arrêter, ce jour-là à midi, et de prendre le temps de se souvenir des victimes. » a-t-il poursuivi.

« Soyons unis à présent, si nous n'avons pu l'être il y a 10 ans », a exhorté le Secrétaire général.

« Que les victimes du génocide rwandais reposent en paix », a-t-il ajouté. « Que notre existence soit pour longtemps marquée par leur sacrifice. Et que cette tragédie nous porte à essayer, ensemble, de nous traiter les uns les autres comme les membres d'une seule et même famille humaine. »

« Pourquoi y a-t-il eu carence à agir, alors que l'on savait qu'un génocide était en préparation puisque le Rapporteur de la Commission des droits de l'Homme, Adama Dieng, avait établi dès 1993 qu'un génocide à petite échelle s'était déroulé au Rwanda », a interrogé le Ministre des affaires étrangères du Rwanda Charles Murigande, lors de son allocution.

« Même au sein du Gouvernement français, un diplomate, Paul Dijoud, avait assuré une délégation du Front patriotique rwandais en 1992 que ce mouvement n'arriverait jamais à Kigali et que, dans le cas contraire, ils trouveraient tous les Tutsi massacrés », a-t-il affirmé avant d'ajouter qu'il fallait bien faire face à la réalité: les avertissements étaient clairs mais personne n'a voulu agir en raison de la conspiration du silence.

Intervenant parmi beaucoup d'autres, Bill Graham, le Ministre des affaires étrangères du Canada, a estimé que le monde a bel et bien appris mais qu'il butait toujours sur la notion de souveraineté même lorsque celle-ci va à l'encontre des normes humanitaires.

Se référant à l'appel du Secrétaire général en faveur d'une nouvelle organisation de la sécurité collective, le Ministre a défendu l'idée d'une « souveraineté responsable » qui se fonderait sur le principe selon lequel, quand un Etat ne peut ou ne veut pas protéger sa population, la communauté internationale a l'obligation d'intervenir.

La notion de souveraineté s'annihile d'elle-même lorsqu'il s'agit de protéger les gouvernements plutôt que de protéger les citoyens. Le principe de souveraineté responsable doit être la norme du comportement des gouvernements, a déclaré le Ministre.

Au cours d'une table ronde organisée dans le cadre de cette commémoration et qui avait pour thème « les leçons tirées de la réaction internationale face au génocide rwandais de 1994 », animée par le ministre Charles Murigande, le général en retraite canadien Roméo Dallaire a apporté le témoignage de celui qui commandait la Mission des Nations Unies au Rwanda (MINUAR).

Après cette expérience, l'expression « plus jamais ça » a pour lui perdu tout son sens, a-t-il affirmé, avant de dénoncer l'irresponsabilité complète de la communauté internationale face à « des êtres humains habitant un Etat qui ne comptait pas ».

Le 6 avril, a-t-il indiqué, la Mission n'avait toujours pas de budget pour son déploiement. Le lendemain, après le début du massacre, 2000 hommes des troupes les mieux entraînées du monde, provenant de la France, des Etats-Unis, du Royaume-uni et de l'Italie, ont été déployés pour évacuer ... des milliers de Blancs expatriés et quelques Rwandais.

Trébuchant sur les corps et dans l'odeur des cadavres en décomposition, ces troupes sont restées fidèles à leur mission, celle d'ignorer la catastrophe et les crimes contre l'humanité, a déclaré le général.

Quelque temps plus tard, le « Triumvirat de l'ONU » dont Kofi Annan et son Chef de Cabinet, lui a annoncé que « la cavalerie ne viendrait pas ». Au niveau du Conseil, la décision avait été prise de retirer toute la Mission, a-t-il indiqué.

Le Général Dallaire a rappelé son refus d'obtempérer et comment, le 22 avril, après plus de 100 000 morts, la Mission a été abandonnée sans mandat. Voilà la honte de toute cette opération, a-t-il déclaré, soulignant que la Mission avait même reçu l'ordre de laisser à leur sort les 30 000 personnes qu'elle avait pu sauver et que les troupes belges qui avaient quitté Kicukiro avant le massacre obéissaient, non pas à l'ordre de l'ONU, mais à celui de leur pays.

Deux rescapés du génocide, Speciose Kanyabugoyi, Directrice de l'Association des veuves du génocide rwandais (AVEGA AGAHOZO) et Eric Nzabihimana, ont également apporté leur témoignage.

Une deuxième Table ronde, animée par le Ministre des affaires étrangères du Canada, Bill Graham, à laquelle ont participé le Conseiller spécial des Nations Unies pour l'Afrique, M. Ibrahim Gambari, le Vice-Recteur de l'Université des Nations Unies, M. Ramesh Thakur, et le Sous-Secrétaire général aux affaires politiques, M. Danilo Turk avait pour thème « vers une réponse internationale plus efficace au génocide. »

 

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