3 août 2018

Selon le chef des opérations de maintien de la paix des Nations Unies, le maintien de la paix demeure « un outil très important » dans la promotion de la paix et de la stabilité, compte tenu de la diminution du budget et des pertes croissantes parmi les « casques bleus ».

ONU Info : Jean-Pierre Lacroix, merci de répondre aux questions d’ONU info. Vous avez effectué récemment une visite en Asie pour notamment rendre compte et vérifier sur place avec les pays contributeurs, la volonté de ces pays de contribuer au maintien de la paix. Un maintien de la paix qui aujourd’hui connait quand même pas mal d’affres, pas mal de difficultés notamment de nombreux décès. Alors comment ce voyage a pu vous aider à renforcer la volonté des pays contributeurs à continuer malgré tout à participer aux efforts de maintien de la paix des Nations Unies.

Il y a une forte compréhension de la part de ces pays et d’ailleurs plus généralement de nos pays contributeurs de police et de troupes de ce que sont ces défis et de la nécessité de travailler ensemble pour y remédier.

Jean-Pierre Lacroix : J’ai fait un voyage dans quatre pays d’Asie du sud qui sont parmi les plus grands contributeurs de troupes au maintien de la paix : le Bangladesh, le Népal, l’Inde et le Pakistan. Il s’agissait d’abord pour moi de rendre hommage à tout cet effort impressionnant de ces quatre pays depuis déjà plusieurs décennies. De rendre hommage aux morts de ces pays dans le cadre des opérations de maintien de la paix mais aussi de déterminer avec eux comment nous allions travailler pour relever ensemble les nouveaux défis ou les défis d’aujourd’hui qui se présentent aux opérations de maintien de la paix.  Je crois qu’il y a une forte compréhension de la part de ces pays et d’ailleurs plus généralement de nos pays contributeurs de police et de troupes de ce que sont ces défis et de la nécessité de travailler ensemble pour y remédier.

Le maintien de la paix est devenu beaucoup plus dangereux qu’il ne l’était auparavant

ONU Info :  Alors, justement ces opérations de maintien de la paix aujourd’hui, elles connaissent des réductions drastiques en termes de financement. Il y a une volonté de les réformer. Là également tout ce qui a été lancé par le Secrétaire général, Antonio Guterres notamment, en début d’année. Est-ce que cela prend forme, et est-ce qu’il y a des résultats concrets?

Jean-Pierre Lacroix : Alors l’un des conflits auquel nous sommes confrontés c’est le fait que le maintien de la paix est devenu beaucoup plus dangereux qu’il ne l’était auparavant. Et cela s’est manifesté l’année dernière par un nombre de victimes, de morts dans nos opérations le plus élevé depuis plus de vingt ans.  Ce que nous faisons pour répondre à cette situation c’est d’abord prendre des mesures pour renforcer l’état de préparation de nos opérations face à cet environnement. C’est-à-dire améliorer l’entrainement, le niveau d’équipement, la compréhension des mandats y compris des mandats robustes et la qualité du commandement et aussi la redevabilité du commandement. Nous avons commencé à engager dans le cadre de ce qu’on appelle le plan d’action qui fait suite au rapport Cruz - le rapport Cruz était le moyen de réduire le nombre de victimes dans le maintien de la paix. Mais le plan d’action que nous avons développé sur cette base touche tous les sujets importants liés à la performance. Cela fait quelques mois que ce plan est en œuvre dans nos missions et nous avons le sentiment qu’il y a des améliorations qui se produisent. On le voit quand on observe la réactivité dont ont fait preuve nos troupes face à des attaques complexes, le niveau de proactivité et de mobilisation. Mais il y a encore beaucoup à faire pour atteindre cet état que nous souhaitons où nous serons mieux préparés, à la fois pour mieux nous protéger nous-mêmes mais aussi pour protéger les populations que nous servons.

Etudier des moyens d’être plus efficaces tout en restreignant les dépenses

Maintenant la question des ressources financières, c’est vrai il y a une pression forte sur nos ressources financières. Ça n’est pas complètement nouveau et d’une certaine manière c’est assez sain parce que le fait d’avoir une pression sur les ressources nous amènent à nous poser des questions et à étudier des moyens d’être plus efficaces tout en restreignant les dépenses. Mais il faut aussi être conscient du fait que le maintien de la paix a besoin de ressources adéquates surtout dans des environnements difficiles et dangereux auxquels il est confronté aujourd’hui. Donc il y a un équilibre à trouver entre ces deux contrats.

 

MINUSCA
Le Secrétaire général adjoint aux opérations de maintien de la paix, Jean-Pierre Lacroix, (à droite), visite la Mission des Nations Unies en République centrafricaine (MINUSCA). Ci-dessus, il est avec le chef de la mission, Parfait Onanga- Anyanga. Photo MINUSCA

Nous avons besoin de tous les partenaires

ONU Info :  Justement si on prend des opérations de maintien de la paix dans les pays francophones. Je pense au Mali, je pense en République centrafricaine en particulier, il y a des efforts qui ont été faits pour renforcer la sécurité. Malgré tout, les bilans sont encore assez lourds. On déplore de nombreux morts dans ces pays. Il y a aussi des efforts avec les pays de la région, je pense au G5-Sahel. Est-ce que c’est ce type de coopération qui va être prôné de plus en plus et auquel l’ONU va recourir?

Jean-Pierre Lacroix : Alors, il y a des situations pour lesquelles le maintien de la paix n’est pas adapté. Et c’est notamment les situations de contreterrorisme, des situations où il faut faire de l’imposition de la paix et non pas du maintien de la paix. Et dans ce contexte, les forces ou les opérations qui sont adaptées sont celles qui sont mises en œuvre par les organisations régionales et sous-régionales. Et c’est le cas de la force du G-5 qui a besoin d’être soutenue d’avantage qu’elle ne l’est aujourd’hui. Au Mali, la MINUSMA fait ce qu’elle peut et elle a un mandat pour soutenir le G-5 dans certains domaines. Mais nous avons besoin de ressources à cet effet. Et plus généralement la complémentarité du maintien de la paix avec ce type d’opération est une réalité et peut être quelque chose qui est amené à se développer sur d’autres situations.

ONU Info : Et quid de la coopération régionale? On parlait du G-5 mais il y a aussi des organisations plus larges. Je pense à l’Union africaine par exemple ou également l’Organisation des États d’Afrique de l’Ouest. La CEDEAO. Donc est-ce également une piste que vous essayez de développer?

Le maintien de la paix, la recherche de solutions politiques, la recherche de l’efficacité opérationnelle dépend de la qualité de ces partenariats.

Jean-Pierre Lacroix : Tout d’abord, nous avons besoin de travailler pour faire avancer les processus politiques, pour faire aboutir des solutions politiques durables. Nous avons besoin de tous les partenaires. On ne peut pas, d’ailleurs ce n’est pas ce qui est attendu des opérations de maintien de la paix, faire aboutir tout seuls ce type de solutions. Donc les partenariats avec les organisations régionales, l’Union africaine, les organisations sous-régionales et tous les protagonistes qui peuvent aider sont fondamentaux. Ça c’est la primauté du politique. Donc tous les acteurs doivent travailler ensemble pour renforcer leur engagement dans la recherche de solutions politiques. Maintenant au niveau opérationnel, nous avons beaucoup de contributeurs de troupes qui viennent de l’Afrique et de pays membres de l’Union africaine et les partenariats sont importants pour aider ces pays à renforcer leur capacité. Donc de plus en plus le maintien de la paix, la recherche de solutions politiques, la recherche de l’efficacité opérationnelle dépend de la qualité de ces partenariats.

 

Photo MINUAD/Mohamad Almahady
Le Secrétaire général adjoint de l'ONU aux opérations de maintien de la paix, Jean-Pierre Lacroix, avec un homologue de l'Union africaine, Smaïl Chergui, lors d'une visite dans le camp de déplacés de Zam Zam, au Darfour.

 

 

Les femmes ont toute leur place dans les opérations de maintien de la paix mais elles ne sont pas assez nombreuses

ONU Info : Alors on parle aussi de caractère multidimensionnel des opérations de maintien de la paix, de son évolution depuis 70 ans, notamment le rôle des femmes. Aujourd’hui, est ce que les femmes sont à leur place dans les opérations de maintien de la paix? Est-ce qu’elles occupent toute la place qu’elles doivent occuper?

Jean-Pierre Lacroix : Bon je crois que les femmes ont toute leur place dans les opérations de maintien de la paix mais elles ne sont pas assez nombreuses. Les femmes dans le maintien de la paix, c’est d’abord une nécessité parce que le maintien de la paix doit refléter l’environnement dans lequel il est implanté, dans lequel il opère. Et nos opérations, nos personnels, la composition de nos personnels doit refléter la diversité de notre environnement.  Mais ce qu’on reconnait aussi c’est que plus de femmes dans le maintien de la paix signifie un maintien de la paix plus efficace, particulièrement quand il s’agit d’engager un contact avec les populations, de rassurer les populations souvent vulnérables, souvent traumatiser et notamment lorsqu’il s’agit de s’adresser aux femmes et aux enfants qui sont parmi les populations les plus vulnérables. Et dans ce domaine, il est clair, il est avéré que davantage de femmes cela veut dire davantage d’efficacité, cela veut dire davantage de capacité à construire la confiance avec ces populations et donc à être plus efficace.